‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 93 sur 200 · BALS MASQUÉS · texte numérisé non relu

BALS MASQUÉS

que plaies et bosses. L'événement de cet hiver fut un duel, ou plutôt une série de duels, dont je me suis toujours souvenu, parce qulls montrent quel tact et quelle prudence les chefs de corps doivent apporter dans Texercice du commandement, pour ne pas se heurter contre les susceptibilités, parfois légitimes, de leurs officiers.

J'avais connu, en 1842, un lieutenant du 2* de chasseurs d'Afrique qui, jadis sergent-fourrier au 66* de ligne, avait servi de secrétaire à mon père. Il s'appelait Chambry. Il avait de la fortune et ne manquait pas d'esprit. Il tournait même jolimentle vers et avait composé des chansons populaires dans l'armée d'Afrique. Il était par malheur beaucoup plus amoureux de ses plaisirs que de ses obligations militaires, et, quand on partait en expédition, il était généralement retenu, soit par une indisposition, soit par la maladie de ses chevaux, et restait à faire la fête pendant que les camarades allaient risquer leur peau. C'était ce qu'on appelle « un carottier •• Mais comme il était bon garçon, comme, au besoin, il avait le louis facile, on ne disait trop rien.

Quand nous rentrâmes de la grande expédition de Mascara, pour marcher d'Oran sur Alger, sous les ordres du général Bugeaud, Chambry trouva le moyen de se faire attacher au général Mustapha-ben-Ismaïl, avec le titre bizarre d'intermédiaire entre les autorités françaises et indigènes, et de se faire proposer pour la croix par le vieil agha. Il vint à Paris intriguer dans les bureaux et fut décoré. Cette faveur, tout à fait imméritée, fut mal prise dans le régiment. Chambry perdit la tête, se défendit mal, et, devant la réprobation universelle, il fallut le placer en non-activité par retrait d'emploi. Au lieu de disparaître et de se faire oublier, Chambry continua à mener joyeuse vie à Oran. Sur ces entrefaites, le colonel Morris vint prendre

le commandement des chasseurs d'Afrique; il connaissait Chambry, avait les mêmes goûts que lui, prisait sa belle humeur et son esprit léger et se mit en tête de le réhabiliter, en l'imposant comme collègue aux ofliciers qui avaient protesté unanimement contre sa scandaleuse nomination. Chambry fut replacé aux chasseurs d'Afrique.

Les officiers du régiment résolurent immédiatement de le mettre en quarantaine. La quarantaine consiste à ne jamais parler à celui qui en est l'objet, à ne jamais lui répondre, à refuser de manger avec lui, à le traiter en pestiféré. Situation terrible, intolérable, pour qui n'est pas doué d'une énergie extraordinaire. Le jour où sa réintégration au riment fut notifiée, Chambry se présenta pour déjeuner à la table des lieutenants et des sous-lieutenants. Son couvert avait été enlevé, et le plus ancien des lieutenants lui déclara que ses camarades refusaient de s'asseoir à ses côtés. Chambry, qui s'attendait à cette scène, provoqua le lieutenant. Il ne put pas trouver de témoins au régiment et fut obligé de s'adresser aux spahis. Le duel se termina par une double et insignifiante estafilade. Le colonel Morris réunit ses officiers et leur adressa une allocution furibonde sur ce thème : « Le ministre a usé de son droit en réintégrant Chambry. S'opposer à une décision ministérielle régulière est un acte d'insubordination que je ne tolérerai pas. Je briserai toute résistance. — Soit! mon colonel, répondit le doyen des capitaines, vous briserez la carrière d'excellents serviteurs, pour garder un officier qui a perdu la considération de ses camarades. »

Le lendemain matin, la même scène se reproduisit. Chambry se présenta à la pension, à l'heure du déjeuner, ne fut pas reçu et provoqua le plus ancien des sous-lieutenants. Ce second duel eut le même résultat que le premier. Au repas suivant, un jeune sous-lieu-

Page 1