EN QUARANTAINE
tenant, qui arrivait de France et qui s'appelait Toulier, prit la parole :
— Ce que nous faisons n'a pas le sens commun, dit^ il ; nous ne pouvons pas forcer Chambry à se battre avec nous tous, l'un après l'autre, pour n'arriver qu'à des égratignures. Si nous voulons persister dans notre attitude, qu'on se batte encore une fois avec lui; mais que ce soit sérieux.
— Eh bien, battez-vous, répondit un des assistants.
— Messieurs, reprit Toulier, je suis certainement de vous tous celui que l'affaire regarde le moins. Je ne suis ni le plus ancien, ni le plus jeune. J'arrive au régiment. Je ne connais ni M. Chambry, ni ses antécédents. Mais si, après ce que je viens de vous dire, vous estimez que c'est moi qui dois me battre avec lui, j'accepte la mission de vous représenter. Seulement, je vous préviens que ce ne sera pas un duel pour rire.
On admit que Toulier serait le champion de ses collègues, dans une dernière rencontre. Le lendemain, Chambry et lui se battaient au pistolet de tir, à quinze pas, le duel devant continuer jusqu'à ce que l'un des deux fût sérieusement touché. Chambry avait pour témoins, Fleury et le capitaine de Rovigo. A la troisième balle échangée, le projectile de Toulier atteignit Chambry sous la dernière côte et alla se perdre contre l'épine dorsale. Le malheureux resta longtemps entre la vie et la mort. Il guérit pourtant. Cette blessure, qu'on crut d'abord mortelle, amena dans l'opinion un certain revirement en sa faveur. Comme il ne pouvait pas rentrer au régiment, on s'occupa de lui trouver un permutant, et on convint que les témoignages de l'estime reconquise de ses camarades l'accompagneraient, dans son nouveau poste. Il passa au 2* de chasseurs de, France, et par une bizarrerie du sort, à peine y était-ilj arrivé, que ce régiment fut appelé en Afrique et dirigé,
sur Oran, où Chambry retrouva ses anciens collègues quî, cette fois, lui firent bon accueil. En 1870, retraité comme major et devenu conseiller général, il fut tué dans un accident de voiture. Il était destiné à une mort tragique. Si le colonel Morris s'était davantage soucié de Topinion de son corps d'officiers qui, d'ailleurs, avait toujours fait preuve d'une susceptibilité extrême, cette mésaventure ne serait pas arrivée.
Pendant que nous dansions à Oran, Abd-el-Kader, réfugié sur la frontière du Maroc, près de la petite ville d'Oudjda, essayait de relever sa puissance, en faisant travailler pour lui ses fidèles confréries religieuses ; les Khouans, et intriguait auprès de l'empereur pour l'amener à nous faire la gfuerre. Le maréchal Bugeaud, l'œil fixé sur ce point noir à l'horizon, avait demandé et obtenu des renforts, et se tenait prêt à partir pour Tlemcen, afin d'être à portée des événements qu'il prévoyait. Il avait décidé en principe la création du poste de Sidi-Bel-Abbès, surTOued-Meklcerah, destiné à surveiller la puissante et turbulente tribu des Beni-Ammer. Le colonel Yusuf y fut envoyé, avec quatre escadrons des spahis d'Oran, pour y rejoindre un bataillon de la légion étrangère composé en grande partie des débris des bandes carlistes, que la fin de la guerre civile en Espagne avait laissées dans l'inaction et le dénuement.
Les Espagnols sont, pour ainsi dire, en Afrique comme chez eux. Le climat, et jusqu'à un certain point les habitudes et les mœurs des pays se ressemblent. Ces carlistes, rompus aux fatigues et aux dangers de la guerre, étaient pour notre légion étrangère une source en quelque sorte inépuisable de recrutement. Marcheurs infatigables, d'une sobriété absolue, ils étaient de véritables soldats d'élite et devaient, par surcroît, fournir, lors de leur libération, des éléments solides à la colonisation.