‹ Mes souvenirs (volume 4)Chapitre 95 sur 200 · A SIDI-BEL-ABBÈS · texte numérisé non relu

A SIDI-BEL-ABBÈS

Au moment de partir, je fus désigné pour remplir les fonctions d^officier-payeur, aux escadrons en campagne. Elles ne rentraient guère dans ma spécialité et elles m'effrayaient. Cependant, convenablement stylé par notre capitaine-trésorier, je parvins à m'en tirer, tout en conservant mon poste d'officier d'escadron, que je ne voulais pas abandonner. D'ailleurs, elles me permettaient de faire l'économie d'un cheval de bât, que j'aurais dû acheter et que me donna le régiment. Et les économies pour moi étaient toujours les bienvenues.

Nous arrivâmes à Sidi-Bel-Abbès à la fin de février. Le poste se composait d'une redoute en terre à peine ébauchée. Comme unique construction, il y avait une boulangerie dont le propriétaire avait annexé à son industrie un bazar, aussi fructueux pour lui qu'agréable pour la troupe, ravitaillée par un convoi hebdomadaire d'Oran. Autour de Sidi-Bel-Abbès, le pays était tranquille, et nous n'avions positivement rien à faire. Aussi la vie serait-elle devenue tout à fait fastidieuse pour moi, sans la société particulièrement agréable de mes camarades, à l'exception, toutefois, du capitaine Billioud. Celui d'entre eux qui m'attirait le plus, pour qui je nourrissais la plus vive amitié, qu'il me rendait, d'ailleurs, malgré la différence de l'âge et du grade, était le capitaine Tristan de Rovigo, le second fils de l'ancien ministre de la police de Napoléon. Ses sympathies me touchaient et me flattaient d'autant plus qu'elles n'étaient pas banales. C'était bien l'être le plus amusant et le plus original qu'on pût rêver. Sans prestance et sans beauté physique, il était pourtant notre sultane Schéhérazade, et nous passions les soirées et les nuits, autour du feu de bivouac, à l'écouter égrener un chapelet interminable d'anecdotes et d'histoires plus amusantes les unes que les autres. Il [était à la fois aimé et craint, car, mystificateur imperturbable et très friand de la lame, il était toujours prêt à soutenir, sur

n'importe quel terrain, les plaisanteries parfois un peu épicées qu'il se permettait contre ceux dont la figure ou le caractère ne lui plaisaient pas.

Sa vie avait été un tissu d'aventures. Il avait débuté dans la marine. Sorti de Técole de Brest, il était aspirant de première classe lorsque son père vint prendre le gouvernement de l'Algérie. Sa mère, dont il était le Benjamin, lui obtint le commandement du chebec le Bédouin^ petit bâtiment de la flotte du dey qu'on avait conservé et qui servait de stationnaire dans le port d'Alger. Pour inaugurer sa prise de possession, Rovigo offrit aux dames de la haute société d'Alger, à son bord, un grand déjeuner dont la duchesse fut enchantée de faire les honneurs et les frais. Le temps était splendide et le repas succulent. Rovigo proposa à ces dames une promenade en mer. On trouva l'idée ravissante, et, pendant que les convives sablaient le Champagne, le Bédouin leva l'ancre et piqua droit devant lui. Quand il s'agit de songer au retour, on était loin, le vent avait changé. Il fallut bourlinguer pour rentrer fort tard, et la joyeuse partie se termina au milieu des dégoûts qui suivent parfois les grands plaisirs. Le duc de Rovigo était furieux, et du coup il fit descendre son fils au rang de second, à bord du Bédouin, qu'il confia à un enseigne de vaisseau. Ce changement de situation dégoûta Rovigo de la marine. 11 demanda et obtint de passer, comme sous-lieutenant, dans l'infanterie de marine. Puis, cette position, succédant à celle d'officier de vaisseau, lui parut une déchéance, et il passa dans l'infanterie de ligne. Ce n'était pas encore ça. Il voulait la cavalerie. En y mettant quelque argent, il parvint à permuter avec un sous-lieutenant de dragons. Mais les dragons n'étaient pas très considérés à cette époque-là, et puis Rovigo se trouvait un peu petit pour porter le casque et le frac vert. Il permuta encore pour entrer au 4* de lan-

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