‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 100 sur 285 · A VERSAILLES · texte numérisé non relu

A VERSAILLES

ancien officier des Guides nommé chef d'escadrons à Metz, le commandant Humann, accompagné de son très jeune cousin, sorti de Saint-Cyr au moment de ia guerre et déjà décoré. Us se rendaient tous deux à Versailles, et nous fîmes route ensemble. Mais, ce jour-là, nous ne pûmes pas dépasser Longjumeau. L'esprit de la population était, disait-on, mauvais, et, pour plus de sécurité, nous allâmes tous les trois prendre gîte dans une auberge de rouliers, en dehors de la ville, sur la route de Versailles.

Le lendemain, au petit jour, nous atteignions, àjouy en Josas, les avant-postes de l'armée de Versailles. Dans un cabaret, les soldats placés en grand'garde, leur sergent en tête, buvaient avec des ouvriers. Il n'en fallait pas davantage pour comprendre à quel point la discipline était encore relâchée dans cette armée en formation.

Le ministre de la Guerre, devant lequel je me présentai en arrivant à Versailles, voulut bien me remercier de l'empressement que j'avais mis à répondre à son appel et me dire qu'il se souvenait très bien de m'avoÎT connu en .Afrique, tout jeune officier aux spahis, alors qu'il commandait le 32" de ligne. Le général Le FI6 appartenait, en effet, à cette pléiade de généraux qu'on a appelés les « Africains s, qui a fourni au second Empire presque tous ses maréchaux : les Saint-Arnaud, les Canrobert, les Bosquet, les Pélissier, les les Mac Mahon, les Vaillant. Comme eux, il tenu le bâton s'il ne s'était pas jeté, derrière ses amis, Lamoricière et Changarnier, dans la '^poKtique. Général de brigade, nommé questeur par la Chambre . pour son opposition au Prince Président , arrêté au coup d'État, il vit sa carrière militaire brisée à la fleur de l'âge. La politique lui rendit, au bout de vingt ans, ce qu'elle lui avait pris. Car, en vertu de son pouvoir dictatorial, le général Trochu le releva de sa

retraite et le nomma général de divÎMon. pour prendre rang à partir du jour où il avait quitté cette armée qui avait consené de lui un souvenir respecté. Mais il n'était plus guère au courant des choses mîUlaires, et M. Thiers lui avait adjoint, avec le titre de sous-secrétaire d'État, le général de brigade Leiellier-Valazé , l'ancien aide de camp du général Cbangarmer, qui était la cheville ouvrière du ministère. Le général Le F16 m'annonça qu'il m'avait nommé commandant de la I" division de cavalerie, et, le soir même, mon ancien condisciple et ami, le général Alfred Bocher, m'introduisait auprès de M, Thiers, que je n'avais jamais vu.

Je n'eus qu'à me louer de l'accueil de celui qu'on nommait déjà le Président de ta République. Sa petite taille, son immuable redingote, son toupet d'argent, ses lunettes d'or, son œil malicieux, sa voix aigrelette, ses allures de vieil enfant volontaire, appartiennent à l'Histoire- Ce qui m'appartient, c'est le souvenir de ses gentillesses.

— Général, me dit-il, je vous connais et je vous ai tout de suite réservé un commandement dans l'armée qui se reconstitue, pour reprendre Paris insurgé. Elle en viendra à bout. Je ne veux rien précipiter, N'ous mettrons tout le temps qu'il faudra pour faire l'éducar tion militaire de nos jeunes soldats, un mois, deux mois, trois mois si c'est nécessaire. Avant de rien commencer, je veux que l'outil soit solide.

Je ne sais si cette belle confiance était sincère, elle était en tout cas méritoire, en face du squelette d'armée dont les fragments s'assemblaient à Versailles, fragments encore démoralisés et bien peu solides ; alors que l'on n'avait pas même obtenu des Allemands qu'ils renonçassent à certaines stipulations des préliminaires de paix, limitant les rassemblements de troupes aux abords de la Capitale; alors que des nouvelles alarmantes commençaient à venir sur l'attitude des grandes

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