PLACE VENDOME
trèrent comment auraient dû se comporter, quatre jours plus tôt, les soldats du général Lecomte, s'ils avaient voulu réussir à enlever les canons de Montmartre. Quand les bourgeois furent arrivés à les toucher, les fédérés déchargèrent tranquillement leurs fusils sur eux. Le massacre aurait dû être épouvantable, car toutes les balles auraient dû porter; mais quand on n'est pas à jeun, on tire mal. 11 y eut pourtant de nombreuses victimes, et tout fut fini désormais entre la Commune et Versailles.
La fièvre obsidionale, comme disait mon ami, l'irritation de gens qui n'ont pas pu remporter la victoire, mais qui sont trop vaniteux pour accepter leur défaite, les embarras pécuniaires des petits commerçants qui espéraient s'affranchir de leurs dettes, l'absence de travail qui rendait indispensables les trente sous quotidiens de la solde, l'habitude contractée de ne plus rien faire, l'alcool, et enfin l'importance qu'avaient prise tous les déclassés, tous les ratés de la politique, du barreau et des lettres, expliquent, sans la justifier, cette inexpiable entreprise qui devait aboutir à des crimes sans nom lavés dans des torrents de sang. L'or de l'étranger y était-il pour quelque chose? Je n'en sais rien. Mais M. Thiers lui-même, qui la comprima, l'avait peut-être favorisée inconsciemment, en voulant ménager les éléments avancés, afin de s'appuyer sur eux pour mater les instincts monarchiques de l'Assemblée nationale. Car M. Thiers était devenu républicain depuis qu'il pensait pouvoir se hausser à la taille d'un Cromwell. Il commençait à mériter le distique curieux que Sardou, dit-on, proposa de mettre sur son tombeau :
Je commençais déjà à croire que l'on ne songeait pas
à m'employer, lorsque, le 24 mars, au matin, je reçus un télégramme ainsi rédigé :
a Rendez-vous à Versailles, pour y prendre le commandement d'une division de cavalerie.
« Barthélemv-Saint-Hilaire. »
Je ne dois pas reculer devant cet aveu pénible : j'ignorais absolument ce que c'était que M. Barthélemy- Saint-Hilaire. La renommée méritée du savant traducteur d'Aristote n'avait franchi ni les portes des quartiers, ni les grand 'gardes des bivouacs où j'avais passfe ma vie, et je ne savais même pas qu'il eût été nomm& secrétaire général de la Présidence par M. Thiers, don^ il fut toute sa vie Tami, le confident, le secrétaire e^ presque le valet de chambre. Je télégraphiai au ministre de la Guerre pour le prévenir de l'ordre que j'avais reçu et lui demander si je devais m'y conformer. La réponse du général Le Flô fut immédiate et affirmative. Ces télégrammes avaient tous passé par les lignes particulières des chemins de fer.
Pour me rendre de Fontainebleau à Versailles, le moyen le plus pratique fut celui que j'employai : louer une voiture qui, moyennant cent francs, devait faire le trajet entre les deux villes en une seule journée. J'allad déjeuner à Corbeil. On m'avait donné un mauvais cheval, et il fallait lui laisser deux heures de répit. Je les employai à aller voir le pont d'Essonnes qu'on venait de rétablir. Sur la rive droite, l'entrée du pont était gardée par un poste de soldats bavarois, reconnaissables de loin à leur casque en cuir bouilli sanscimier et surmonté d'une chenille qui court de la visiè: au couvre-nuque. Sur la rive gauche, la route étai sillonnée par des détachements de soldats françai ayant appartenu à l'armée de l'Est, revenant de Suiss et regagnant leurs corps. A Corbeil, je rencontrai u