UN PETIT GRAND CAPITAINE
fédérés, et il avait construit un plan de retraite complet pour rassembler et ramener l'Assemblée et Tarmée dans une ville de l'intérieur.
Un soir, vers le 28 mars, il nous convoqua tous, d'uiçence, à la préfecture, et nous tint ce langage :
— Messieurs, nous serons attaqués cette nuit. Je ^s de source certaine que les gens de la Commune ont projeté une marche en masse sur Versailles, et qu'ils viendront nous livrer bataille.
— Monsieur Thiers, ce n'est pas vraisemblable, lui répondîmes-nous. On ne livre pas une bataille la nuit. Tout au plus, peut-on se permettre un combat ayant un objectif précis, et ne pouvant donner lieu à aucun malentendu. Mais, pour livrer bataille, il faut manœuvrer, et, pour manœuvrer, il faut y voir clair.
— Ta, ta, ta, ta, nous serons attaqués, vous dis-je.
— Non, monsieur Thiers. Si nous avions en face de nous de vieilles troupes, elles ne s'y risqueraient pas, sans courir à un désastre, parce que, quand on attaque la nuit, pour peu qu'on se trompe de direction, on se fusille les uns les autres.
Enfin, nous ajoutâmes que rien ne serait plus heureux qu'une pareille attaque ; que, si elle avait lieu, nous n'aurions qu'une chose à faire : tenir nos hommes abrités et laisser les bandes indisciplinées des assaillants s'entre-tuer devant nous.
— Enfin, messieurs, dit en concluant M. Thiers, j'exige de vous la promesse formelle que vous passerez toute la nuit sur pied, au milieu de vos troupes.
Nous fîmes cette promesse. Pour mon compte personnel, je latins. Rien ne bougea. Je profitai de la circonstance pour rectifier mon ordre de bataille et ramener à moi mes deux régiments de chasseurs , qui n'avaient rien à faire àSaint-Cyr. Avant-garde de l'armée dans sa retraite, on les avait poussés jusque-là, et, maintenant que l'armée était retournée vers Paris, ils
en formaient l'extrême arrière-garde. Je les repris, et je vins avec eux m'établir à Viroflay , où le baron Malouet, le petit-fils du célèbre Constituant, m'offrit rhospitalité dans sa charmante villa. Nous étions là, couverts par les postes de Meudon et de Sèvres. Journellement, les insurgés dirigeaient sur ces postes des attaques, assez bruyantes pour nous faire regarder autour de nous si les projectiles n'arrivaient pas. Mais ils faisaient plus de bruit que de besogne, et nos pertes étaient à peu près nulles.
La réorganisation des troupes, l'arrivée des r^i* ments, qui rejoignaient quand ils n'étaient pas arrêtés par l'émeute, comme à Limoges, où le colonel .BiU^t, du 4* de cuirassiers, fut tué, la concentration forcément lente de notre matériel, les retards dans la marche de nos soldats prisonniers qui revenaient, les uns par la frontière de l'Est, les autres par la mer et Cherbourg, et qui allaient infuser dans nos régiments leur excellent esprit, tout cela nous réduisait à une inaction momentanée que l'insurrection cherchait à faire tourner à son profit, en prenant elle-même l'initiative des hostilités.
Le premier engagement un peu sérieux eut lieu en face de la redoute de Châtillon. Un détachement de fédérés, commandé par un sieur Henry, qui se faisait appeler le général Henry, en sortit pour attaquer nos avant-postes. Le général Vinoy se transporta de sa personne sur le lieu de l'action, en me faisant prévenir que j'eusse à le rejoindre, avec la cavalerie que j'aurais sous la main. Je partis tout de suite, avec le 7' de chasseurs ; mais quand j'arrivai, l'affaire était déjà terminée. Les fédérés avaient été rudement ramenés à leur redoute, laissant sur la route quelques cadavres, parmi lesquels celui du général Henry.
Le général Vinoy et moi, nous restâmes quelque temps sous les obus du fort d'Issy, obus mal tirés et