CHEZ M. THIERS
inoffcnsifs, et lorsqu'il devint évident que l'effort des fédérés était épuisé pour ce jour-là, nous rentrâmes «iansnos lignes.
Dans une guerre régulière, le général en chef ne se
fût pas dérangé pour une pareille escarmouche. Mais
'es chefs n'étaient pas assez surs de leurs soldats pour
"e pas payer de leur personne. Un fait caractéristique
9"! s'est passé sous mes yeu\ prouvera que non seule-
"lent les soldats, mais encore une partie de leurs ofii-
^'ers, et non des moins qualifiés, ne savaient pas au
juste encore où étaient le droit, et, par conséquent, le
devoir. La veille, comme la canonnade paraissait plus
"'^^ïime du côté de Meudon, oij se trouvaient les gen-
**3Jrmes, on y avait envoyé une division, nouvellement
'*^«Tnée et commandée par le général Vergé, Elle détila
, ^ Tant la villa que j'occupais à Virofiay, au moment où
}^ montais à cheval, pour aller en reconnaissance du
^^^té de Juvîsy. En tête des troupes, marchait le chef
** ^tat-major, un colonel que j'avais connu autrefois,
^^^rs qu'il servait auprès du général Fleury. Je m'a-
^ "'^nçai vers lui pour lui serrer la main et lui dire que
^^^ comptais bien que sa division allait donner une belle
^açon aux gens qui venaient nous déranger.
— Tout cela est bel et bon, me répondit-il ; mais où
^*ïst le bon droit? Est-ce chez nous? Est-ce chez eux?
Je relevai très sèchement ce propos déplacé, mais il
'^irouvait, au moins, l'inquiétude des esprits, et qu'il
^lurait fallu bien peu de chose pour que la machine
entière se détraquât.
J'étaisdécidémentdanslesbonnesgrâcesdeM.Thiers, et, pendant mon séjour à Virofiay, il m'invita fréquemment à dîner. Ces invitations me causèrent un très vif plaisir, et je n'en manquai aucune. La table était toujours présidée par Mme Thîers et vice-présidée par Mlle Dosne. La cuisine, sans être recherchée, était soignée. Un laisser-aller de bon goût remplaçait l'éti-
quette des cours. En somme, un bon intérieur de bourgeois, où tout le monde était vite mis à l'aise et où il faisait bon de vivre. Quant à M. Thiers, lorsqu'il était bien disposé, lorsqu*il n'était pas trop absorbé par ses soucis gouvernementaux, c'était bien le causeur le plus étincelant que j'aie jamais entendu, même avec cette petite pointe de ridicule qui résultait de sa manie de singer Napoléon I'', et de paraître tout savoir et tout faire par lui-même.
J'ai vu là plusieurs fois le ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre, et je dois avouer qu'il n'a pas dissipé les préventions que m'avaient inspirées son rôle sous T Empire et ses actes postérieurs à l'Empire. Il se mettait en frais pour être agréable, mais il n'y réussissait guère. Il avait la voix rauque, la démarche lourde, le corps épais, la barbe broussailleuse en collier, l'attitude embarrassée d*un homme obligé de fréquenter des gens occupés à réparer ses fautes. Bref, une figure déplaisante. Mais, par contre, un homme qui m'inspira à première vue une vive sympathie, et qui le méritait, ce fut un autre commensal, le futur ministre de l'intérieur, M. Victor Lefranc. Il était exquis de cordialité et de simplicité, encore bien que les grâces de son caractère enjoué fussent voilées par le profond désespoir qu'il ressentait de la mort récente de son fils, désespoir qui l'a suivi jusqu'au tombeau, et qui l'y mena peut-être. Je l'ai connu trop tard et trop peu longtemps.
Là aussi, je trouvai, et je connus enfin M. Barthélemy-Saint-Hilaire, qui ne s'était révélé à moi que par une dépêche m 'appelant à Versailles. C'était un aimable et digne homme, qui ne voyait ici-bas que deux buts à son existence : traduire Aristote et servir M. Thiers. En dehors de ces deux philosophes, rien ne l'intéressait.
Enfin, je fis encore, à la table de M. Thiers, connais-