UN FILET DE CAVALERIE
place d'armes et le point de concentration; à l'extrême gauche, le i" corps du général de Ladmirault marchait vers la porte Maillot; au centre, le 4' corps du général Félix Douay et le 5* corps du général Clinchant marchaient contre Auteuil et Passy ; et à l'extrême droite, le 2' corps du général de Cissey attaquait le fortd'Issy. En entrant dans Paris par l'ouest, non seulement on se trouverait tout de suite sur des hauteurs dominant la Capitale, mais encore on n'aurait devant soi que des quartiers riches dont la population était de cœur avec nous, et non des faubourgs hérissés de barricades, coupés de ruelles et pleins d'insurgés résolus à se défendre.
Quant à moi, j'avais pour rôle de tendre dans le sud de Paris, derrière les assiégeants du fort d'issy, une sorte d'immense filet de cavalerie destiné à protéger l'armée de siège contre toute entreprise venant du dehors et, plus tard, à arrêter les rebelles vaincus quand ils voudraient fuir de mon côté. Pour commencer, je devais contenir un corps important d'insurgés, muni de canons, qui occupait Villejuif. Mes trois divisions, toujours prêtes à monter à cheval, au premier coup de trompette, étaient établies sur trois lignes, à bonne di.itance les unes des autres, pouvant se soutenir et se concentrer rapidement.
La première avait sa droite à la Seine, à Juvisy, et sa gauche à Rungis. Elle surveillait Athis, Thiais et surtout Choisy-le-Roi, où les insurgés pénétraient souvent avec une locomotive blindée qui avait servi pendant le siège. Un détachement commandait la route de Villejuif.
La deuxième avait son quartier général à Longjumeau, et la troisième était groupée autour de Palaiseau. A chaque division était attachée une batterie d'artillerie à cheval, et le commandant Pinel de Grandchamp avait fait repérer avec le plus grand soin tout l'espace
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confié à notre vigilance; de sorte que les insurgés ne pouvaient faire un pas sans être exposés au feu meurtrier de nos pièces. J'avais établi mon quartier général entre Palaiseau et Longjumeau, au magnifique château de Villebon, gracieusement mis à ma disposition par son propriétaire, le baron Nivière, grand sportsman qui y menait une existence seigneuriale et avait installé dans son parc un haras célèbre.
Les Allemands avaient occupé ce château pendant le premier siège, et comme ils connaissaient la France au moins aussi bien que nous, leur premier soin, en arrivant, avait été de s'enquérir, en les appelant par leur nom , des bêtes de prix qui avaient remporté des victoires sur les champs de courses, telles que Surprise. Espérance, etc., et qui, d'ailleurs, soustraites aux hasards de la guerre, avaient été mises à l'abri dans les pâturées de la Normandie. Elles en étaient toutes déjà revenues, et pour des cavaliers c'était un spectacle sans prix que de les voir circuler sur les pelouses avec leur progéniture. Les officiers de mon état-major avaient trouvé près de là l'hospitalité à Champlans, dans un château appartenant à un gros industriel de Paris, M. Thinet, Non loin de là, sur une éminence d'où l'on domine une grande étendue de pays, les Allemands, pendant le premier siège, avaient établi un sémaphore qui surveillait et signalait les mouvements de l'assiégé de ce côté, et j'avais eu garde de ne pas négliger ce moyen d'information laissé par l'ennemi.
Nous avions en face de nous la redoute des Hautes- Bruyères, dont les pièces à longue portée lançaient leurs obus jusque dans l'intérieur de nos lignes. Mais leurs pointeurs n'arrivèrent jamais à apprendre leur métier et, par conséquent, à nous faire grand mal.
Comme tous les autres commandants de corps d'armée, j'avais à ma disposition une brigade d'agents de
LES INDICATEURS. aSi
la sûreté composée d'hommes dévoués qui trouvaient le moyen de faire, sans encombre et presque journellement, la navette entre Paris et nos camps. Us nous servaient de reporters, ils nous apportaient les nouvelles de l'intérieur et aussi celles de l'extérieur. Et enfin, ils donnaient la chasse à des collègues envoyés par la Commune jusque parmi nos troupes, afin de chercher, eux aussi, des nouvelles, et de corrompre par la même occasion, si c'était possible, l'esprit du soldat. C'est par eux que nous apprîmes que les choses se gâtaient à l'Hôtel de ville, et qu'unis dans le succès, les membres de la Commune commençaient à s'entre- «léchirer dans l'épreuve.
Ils nous racontèrent l'odyssée des francs-maçons; ces braves gens avaient voulu s'entremettre entre Paris et Versailles, promettant de prendre parti pour celui des deux adversaires qui ne voudrait pas faire la paix. Solennellement revêtus de leurs insignes, de leurs tabliers et de leurs équerres, ils s'étaient rendus à l'Hûtel de ville, puis de là, toujours dans le même équipage, sur les remparts d'où ils avaient adressé dans le vide leurs objurgations, et où ils avaient planté leur bannière, que nos obus, sans respect, avaient commencé à déchirer.
Ils nous racontèrent aussi l'embrigadement forcé de tous les hommes valides, sous le drapeau de la Commune, les visites domiciliaires, les exactions de toutes Sortes auxquelles se livraient, dans Paris terrorisé, ces purs amants de la liberté, et l'emprisonnement des Otages qui commença à s'elîectuer au lendemain des premières hostilités, et les mésaventures des délégués à. la Guerre, qui passaient avec une déplorable facilité c3u pinacle à Mazas.
Ils nous dirent enfin les troubles survenus en pro- ■\-ince et qui, pour la plupart, remontaient déjà à quel- «quea jours dans le passé, les tentatives d'insurrection
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à Lyon, où elles échouèrent promptcment ; à Limoges, à Marseille, où elles furent plus graves et vigoureusement comprimées par le général Espivent de la ViUeboisnet; à Saint-Etienne, oij le préfet, M. de i'Espée, fut assassiné après un épouvantable et long martyre, et où son successeur, le comte Ducros, ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées, ancien colonel du génie auxiliaire, pendant le siège de Paris, fit montre d'uneénergie si admirable, en terrorisant les terroristes, sans verser de sang et par l'unique effet de l'ascendant moral qu'exerce un homme de cœur sur les scélérats qu'il ose regarder en face; à Toulouse enfin, ou notre ancienne connaissance, le comte de Kératry, entré avant la fin de l'Empire dans l'orbite de M. Thiers, avait pu, sans effusion de sang, délivrer le général de Nansonty. prisonnier de l'émeute, et ramener le calme.
M. de Kératry avait passé par bien des aventures depuis sa sortie du 3" de chasseurs d'Afrique; il avait été candidat libéral, préfet de police au 4 septembre, démissionnaire, général à titre auxiliaire pendant la guerre. 11 était maintenant dans l'administration préfectorale, où plus tard, au 24 Mai, le maréchal de Mac Mahon, qui n'avait pas grand goût pour lui, devait le trouver et le remercier.
Bien qu'attristé et agité par toutes ces nouvelles, ce mois d'avril passé en plein air ne fut mauvais ni pour mes hommes ni pour mes officiers. Les hommes, bien nourris, s'habituaient à leur service et complétaient leur instruction. Quant aux officiers, ils avaient pour les soutenir et les réconforter la persuasion que le gouvernement de leur pays, qui comptait sur eux, ferait tous ses efforts pour détruire ou du moins atténuer lesinégalités, les injustices, les déboires dont beaucouj»' d'entre eux avaient à se plaindre, et qu'il fallait attri — buer plutôt au malheur des temps qu'à la méchancetfe des hommes,