‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 116 sur 285 · LE GÉNÉRAL CHANZY · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL CHANZY

dans les garnisons de l'intérieur, et son chef fut nommé Grand Chancelier de la Légion d'honneur.

A la revue de Longchanips, j'appris la création de

trois nouveaux corps d'armée. Le 6', à Tours, eut pour

rommandant le généra! Chanzy. Le général Chanzy

^tait la plus grande personnalité militaire que la guerre

de province eût fait surgir. Doué d'un esprit fin, avisé,

souple, servi par un jugement sain, il avait acquis,

tJans un long maniement des affaires arabes, une expé-

"ence des hommes et des choses qui devait lui être

très utile dans les hautes fonctions qu'il exerça. Très

jeune divisionnaire, il avait été investi du commande-

•"ent de l'armée de la Loîre, dans des circonstances

Jï'^s critiques, car cette armée, formée de soldats

Jaunes, novices au métier des armes et aux dangers de

guerre, déjà démoralisés par un échec sérieux de-

'^^iit Orléans, avait besoin d'un chef qui sût prendre

*^r elle assez d'autorité, pour lui imposer la con-

•'^nce envers lui et envers elle-même. Le général

*--lianzy fut ce chef. Il montra du calme, du sang-froid,

^va coup d'oeil et de réels talents militaires. Sans doute,

*^* ne supporta pas le principal effort de l'armée alle-

'^ïande; mais ses troupes, dans les combats qu'elles

^Urent à livrer, soutinrent la réputation des armes

•rançaises, et son élévation était méritée.

Un 7' corps fut créé à Bourges, pour le général Ducrot que la guerre venait de mettre en évidence. Sa ténacité à Frœschwiller, oij, à la fin de la journée, il avait tenu tète, avec sa seule division, à l'armée allemande, exaltée par le succès; le coup d'œil qu'il avait tnontré à Sedan, lorsque, investi, pour quelques instants, du commandement en chef, après que le maréchal de Mac Mahon eut été blessé, il avait ordonné la retraite sur Mézières, qui eût certainement sauvé l'armée si elle n'eût pas été contremandée par le générai de Wimpffen ; enfin, la part glorieuse qu'il avait prise

à la défense de Paris, l'indiquaient pour les destinées les plus hautes, et il les eût accomplies sans la politique qui vint se jeter à la traverse.

Un dernier corps d'armée était réservé, avec le gouvernement de Lyon, au général le plus populaire de l'armée, à celui dont le nom est synonyme de bravoure, de loyauté et de patriotisme, à Bourbaki.

Les troupes de mon 3" corps restèrent cantonnées, jusqu'au i" octobre 1871. A cette époque, elles furent ainsi réparties : une division de cavalerie, général du Frétay, au camp de Rocquencourt et à Versailles; l'autre, général Ressayre, entre Paris et Meaux. La division Metman, chargée d'assurer l'ordre sur la rive gauche de la Seine, fut distribuée dans les casernes de cette partie de Paris. Quantàmoi, j'eus pour résidence l'appartement réservé autrefois, à l'Ecole militaire, au commandant des troupes de la Garde.

La machine gouvernementale et la machine militaire fonctionnaient régulièrement. La Capitale, gardée par des forces considérables, désarmée, dégoûtée de toutes révoltes, assagie, allait, pendant de longues années, jouir d'un calme parfait.

l'assemblée nationale.

I '-^ majorit*. — M. Thier? et les monarchistes. — Les princes d'Or- I^ns. — La commission des grâces. — Le conseil d'enquête. — L'empereur du Brésil. — Casques et dolmans. — Une inspection ^QtraJe. — A l'école de Saumur, — A l'école de Saint-Cyr. — Un bon officier de cavalerie. — MorC de Napoléon III. — Un rigae. — Sur les registres.

En mon superbe logis de l'École militaire, devant t lequel le Champ de Mars développait ses espaces ani- T »nés par des spectacles familiers et doux à mon œil : les manœuvres des troupes qui s'exercent, je passai, d'oc- I tobre 1871 à mai 1873, dix-neuf mois dans un travail acharné de réorganisation, étudiant, compulsant, discutant, maniant pacifiquement les hommes et les choses. Le matin, je montais à cheval, j'allais visiter mes régiments, je m'occupais de mon commandement, et le reste de la journée était absorbé par les commissions techniques. Les jours s'envolaient, rapides et bien remplis, sans que j'eusse le moindre loisir à consacrer à la politique. Quand nos sept cent cinquante souverains ne touchaient pas aux choses militaires, je lùssais à d'autres le souci de suivre leurs débats.

Pendant ces deux années, on s'en souvient, la majorité de l'Assemblée nationale joua devant le pays un rôle que je comparerais volontiers, si j'étais moins res-

pectueux, à celui du vieux garçon qui trouve sa bonne à tout faire trop envahissante, mais qui ne peut se^ passer de ses services et qui refuse, à chaque instant, le tablier que la commère, se sachant indispensable. lui jette au nez. A propos de tout et de rien, M. Thiers offrait de s'en aller. La majorité aussitôt le retenait par le pan de sa redingote, lui demandait pardon, et recommençait à vivre en mauvais ménage avec lui.

Pauvre majorité! Elle était composée de gens très honnêtes, animés des meilleures intentions, du plus pur patriotisme, du désir sincère de panser les plaies de ce pays-ci, de refaire de la France une grande nation, de lui rendre sa force et son prestige; de gens dont quelques-uns joignaient de réels talents à la pratique de toutes les vertus publiques et privées. Mais ces gens-là, te hasard et nos malheurs les avaient jetés dans la vie publique, les avaient portés au pouvoir, sans que rien dans leur vie les eût préparés à remplir la mission qui leur était imposée.

Depuis vingt ans, ils s'étaient, pour la plupart, 1 retranchés eux-mêmes du commerce du monde ext^ rieur. Retirés dans leurs châteaux, sans relations avec les populations et, par conséquent, sans action sur elles; réfugiés dans une opposition boudeuse, protestant par une abstention délibérée contre les actes de l'Empire, ils ne parlaient plus la même langue, ils n'avaient plus les mêmes idées que les masses démocratiques. Sans doute, ils avaient continué à donner à ce pays ce qu'ils avaient de plus cher, leurs fils, parce que l'atavisme parlait plus haut que leurs rancunes. Sans doute, au moment de la lutte, ils s'étaient donnés eux-mêmes, et l'on avait pu voir, dans les neiges de l'hiver sanglant, des barbes grises lutter de courage, de dévouement et d'héroïsme avec des mentons imberbes. Mais ils n'avaient Bguré dans aucune assemblée politique ou administrative. Ils ne s'étaient pas initiés

aux grandes affaires par le maniement des petites, et s'ils avaient la bonne volonté, ils n'avaient pas cette instruction technique dont l'absence stérilise les meilleures intentions.

Le pays était allé à eux parce qu'il voulait la paix, et parce qu'avec son admirable instinct, il ne voulait plus des républicains qui avaient exploité la guerre. Certainement, ce pays leur avait donné carte blanche, et, en leur confiant la mission de le sauver de l'ennemi, il ne leur avait pas refusé celle de le sauver de l'anarchie. En fait et en droit, ils étaient omnipotents et Constituants. Mais, s'ils pouvaient légitimement donner un corps au rêve de toute leur vie et réaliser leur idéal monarchique, ils se trouvaient devant des difficultés cjui eussent fait reculer des hommes d'Etat rompus au métier, et devant lesquelles ils devaient se briser. Et devant ces difficultés leur nombre même, qui constituait leur légitimité et leur force vis-à-vis du pays, devenait une faiblesse insurmontable. Une entreprise aussi délicate qu'une Restauration, une entreprise qui exige autant d'habileté dans sa préparation que de décision dans son exécution peut être l'œuvre d'un liomme animé par un grand caractère; elle peut être l'œuvre d'un groupe restreint d'individus habitués à marcher ensemble, solidarisés par l'ambition, par l'intérêt, par une foi et un enthousiasme communs ; elle ne peut pas être, elle ne sera jamais l'œuvre d'une assemblée, c'est-à-dire l'œuvre d'une foule, parce que les deux conditions nécessaires au succès, le secret et l'énergie, sont impossibles à obtenir d'une assemblée. Ce n'était pas, d'ailleurs, en elle-même que la majorité rencontrait son principal obstacle, car cet obstacle, à la rigueur, elle eût pu le tourner, en se subordonnant à un comité d'exécution, ou même à un homme qui se fût imposé. C'était en dehors d'elle-même, c'était dans le pays qui allait se diviser, en même temps qu'il allait

agS MES SOUVENIRS.

se reconnaître et repreodre possession de lui-même; c'était dans l'ennemi vainqueur dont les bataillons couvraient encore une partie de la France; c'était en6n dans le chef même du pouvoir qu'elle avait provisoirement établi.

La visite du comte de Paris à FrohsdorfE, la réconciliation des deux branches de la Maison de France, par la soumission de la branche cadette à la branche atnée, étaient le prologue nécessaire d'une restauration monarchique, puisque, sans elle, on se serait trouvé devant deux tronçons de famille royale qui, tous deux, avaient gouverné le pays. Mais si, à la suite de ces démarches, il n'y avait plus qu'un prétendant reconnu, il y avait encore, les faits l'ont montré, deux partis monarchiques: les Intimistes et les orléanistes, dont l'alliance était bien précaire, car leurs idées étaient bien différentes; l'un représentant les vieilles règles du droit royal, et l'autre représentant les traditions nouvelles du parlementarisme; le premier se méfiant des habiletés du second, et le second se méfiant des imprudences du premier; d'où une première cause de faiblesse.

Et puis, cette monarchie désormais unique, ceux-là mêmes qui la désiraient le plus éperdument auraient voulu lui épargner les inconvénients de la tâche qu'ils la disaient seule capable de remplir. Après la Commune, il y avait des rigueurs à exercer; après la guerre, il y avait des blessures à panser douloureusement, il y avait des sacrifices à imposer, sous toutes les formes, au pays. Il fallait lui demander de l'argent pour payer l'indemnité de guerre. 11 fallait encore lui demander de l'aident pour payer les frais de la reconstitution de l'armée. Il fallait réclamer de lui un impôt encore plus dur que les impôts d'argent : l'impôt du sang, le service militaire universel et obligatoire, comme en .Allemagne. Or, les peuples sont de grands enfants qui pardonnent volontiers à leurs bourreaux, mais parfois ne

M. THIERS ET LES MONARCHISTES. agç pardonnent pas à leurs médecins. L'Assemblée nationale n'aurait pas voulu que le Monarque, à son retour, fût forcé de punir et de contraindre. Elle ne voulait pas que le don de joyeux avènement du comte de Chambord fût l'établissement de quelques millions d'impôts perpétuels et l'entrée de toute la jeunesse française sous les drapeaux. Elle désirait que les mesures désagréables fussent anonymes, et. avant de rendre la maison à celui qu'elle en considérait comme le légitime propriétaire, elle entendait que cette maison ÏÛt nettoyée et réparée. Par un calcul bien humain, le Prétendant lui-même acceptait sans protester cette combinaison. Il n'était pas fâché d'être précédé par un liquidateur chargé des besognes répugnantes. Il préférait ne rentrer que pour pardonner, pour adoucir et pour dégrever.

C'était là une conception tout à fait fausse et même un peu enfantine. Le simple bon sens permettait de prévoir que ceux qui auraient été à la peine voudraient être à l'honneur, et que le locataire chargé d'essuyer les plâtres pourrait très bien vouloir, après avoir bravé les rhumatismes, ne pas déguerpir de la maison assainie. Les monarchistes de l'Assemblée auraient donc dû, préalablement, opérer par eux-mêmes les amputations et réparations nécessaires. Au lieu de cela, ils s'étaient laissé éblouir et dominer, dans une incompétence dont ils avaient conscience, par le vieil homme d'État qui leur était apparu, à Bordeaux, dans tout le prestige de sa longue carrière. Ils s'étaient accrochés k M. Thiers, comme on s'accroche à un sauveur, et le malin vieillard s'était laissé faire. 11 avait accepté leur confiance. Il l'avait justifiée par son travail et par son habileté; mais l'abnégation n'était point sa vertu favorite, et il espérait bien, au lieu de les remettre au souverain légitime, garder pour lui les clefs de la maison. Il manœuvra avec une dextérité et une s(

extrêmes, opposant l'une à l'autre les deux fractions du parti monarchique, entretenant leurs divisions, calmant leurs impatiences, exploitant leur patriotisme. Quand il voyait les monarchistes décidés à brusquer les choses, il ne manquait pas de leur montrer la France affaiblie, agonisante, et de leur dire : a Ne faisons pas de bruit dans la chambre de la pauvre malade. JJ Et les braves gens, attendris, se retiraient sur la pointe des pieds.

Et puis, M. Thiers avait encore une corde à son arc; pendant qu'il calmait les monarchistes, il se conciliait les républicains; il prenait des engagements avec leurs chefs, soit au moment des troubles de province, soit après; et ceux-ci, avec un indéniable sens politique, comprirent bientôt qu'ils hériteraient de lui avec un peu de patience, et que ce titre de Président de la République, arraché à la faiblesse de la majorité, serait l'acte de naissance officiel de leur gouvernement. Ils le soutinrent. Ils apparurent aux yeux des électeurs comme des partisans du gouvernement, et peu â peu le suffrage universel, toujours docile aux pouvoirs établis, afflua vers eux; tant et si bien que, lorsque les monarchistes, pour me servir d'une expression familière, s'aperçurent qu'ils étaient roulés, il n'était plus temps pour eux de recouvrer les positions perdues.

Enfin, et ce fut là un obstacle sur lequel on n'a pas assez insisté, ce fut aussi un puissant appui pour M. Thiers ; l'Allemagne ne voulait pas d'une restauration monarchique. A tort ou à raison, M. de Bismarck considérait la République comme un gouvernement avec lequel nous recouvrerions peut-être les ressources matérielles, qui nous étaient nécessaires pour faire face aux engagements pris envers lui, mais avec lequel nous ne recouvrerions jamais assez de santé morale et même physique pour reprendre à l'Allemagne ses conquêtes. M. de Bismarck était et se disait t

marcbiste, des

LES PRINCES D'ORLÉANS, jor

éperons à la poîcte du casque. Il considérait la monarchie comme un gouvernement supérieur et, par conséquent, comme un gouvernement excellent pour l'Allemagne, li considérait la République comme un gouvernement inférieur et par conséquent assez bon pour la f rance. [I savait qu'après quinze années, la Restaura- :ion, à la veille de sa chute, avait été sur le point, tout conquérant l'Algérie, de donner à la France relevée la rive droite du Rhin, et i! ne voulait point se prêter à une expérience nouvelle des vertus reconstituantes de la monarchie. A tort ou à raison aussi, il ^vait peur des tendances cléricales du comte de Chambord; et, déjà résolu à entamer dans son propre pays la lutte contre les catholiques, connue sous le nom de Kulturkampf. aîiié sincère de la Maison de Piémont, maîtresse de Rome enlevée au Pape, il n'éprouvait nullement le besoin, en se prêtant à la restauration d'une monarchie chrétienne en France, de fournir à la Papauté un tel dédommagement et à ses alliés un tel sujet de crainte. De telle sorte que le Prétendant pouvait redouter d'apporter avec lui à ce pays non encore reconstitué, sinon la guerre immédiate, du moins l'hostilité de ses vainqueurs.

Cette situation confuse, inextricable, se traduisit par des hésitations, des atermoiements dont bénéficièrent d'abord M. Thiers, et ensuite la République. Au mois de juin, le duc d'Aumale et le prince de Joinville, élus membres de l'Assemblée nationale, vinrent prendre séance, et ce ne fut pas sans une bien vive émotion que je revis, après vingt -trois ans d'absence, mon ancien général d'Afrique, le brillant Prince à qui je devais le ruban rouge que je portais depuis vingt-huit ans déjà. Il m'accueillit comme on accueille ta ancien compagnon d'armes, apportant avec lui les lers souvenirs de la jeunesse. Je cru.s un instant — [uoi ne pas l'avouer? — que sous une forme quel-

conque et avec l'appui de l'ancien ministre de son pèr^, il allait devenir chef du gouvernement. Et peut' cette combinaison, qui était, d'ailleurs, impossible face de la majorité de l'Assemblée, eût-elle consolii en France l'esprit monarchique qui renaissait. M; M. Thiers était là, et il sut parer à ce danger comi aux autres.

Ses négociations machiavéliques avec tout le moi n'empêchaient pas M. Thiers — et c'est une justice à' lui rendre — de s'occuper activement de la reconstitution de l'armée. Il avait institué dans ce but deux grandes commissions techniques appelées : l'une. Conseil supérieur de la Guerre; et l'autre, le Con! de Défense. Dans le Conseil supérieur de la Gi figuraient les maréchaux de Mac Mabon et Canrobei plusieurs des principaux généraux et des fonctionn; de l'ordre civil signalés par leur compétence dans II questions militaires. Je fus appelé à en faire partiei Nos séances étaient irrégulières, tantôt très rapprochées, tantôt fort espacées. Les débats, assez confus, n'étaient pas méthodiquement dirigés. S'ils portaient parfois sur des questions d'un puissant intérêt, ils portaient parfois aussi sur des questions d'un intérêt moindre dont la solution eût pu être, avec avant^^, abandonnée à l'un des bureaux du ministère de Guerre, et souvent ils s'égaraient sur des sujets étr. gers à l'objet de nos réunions. M. Thiers présidait idJl variablement ces séances du Conseil supérieur de la Guerre, et, quand il était en verve, elles se transformaient en une interminable conférence où il parlait de tout, excepté de l'armée.

Je me souviens qu'un jour il nous tint, pendant di heures, sous le charme de sa parole, pour nous exy quer le mécanisme des opérations financières à l'aide desquelles il réunissait les fonds nécessaires au payement de l'indemnité de guerre qu'on acquittait pac

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