‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 117 sur 285 · LA COMMISSION DES GRADES · texte numérisé non relu

LA COMMISSION DES GRADES

acomptes de cinq cents millions. Dans le premier élan, on avait émis l'idée d'une grande souscription patriotique destinée à solder cette indemnité, et M. Thîers était trop homme de gouvernement pour ne pas savoir que l'initiative individuelle, en face d'une pareille opération, ne pouvait aboutir qu'à un échec ridicule, sinon à une véritable catastrophe qui eût fait disparaître de France tout le numéraire disponible. On avait déjà assez des dîfficuJtés réglées et coordonnées pour ne pas aller se jeter dans le désordre etie gâchis, puisqu'il avait fallu remplacer par des coupures de vingt francs les louis d'or momentanément disparus. Aussi M. Thiers, mécontent de jouer le rôle ingrat qui consiste à décourager les bonnes volontés, ne décolérait-il pas, n Voyezvous, nous disait-il, en donnant un tour pittoresque aux réflexions de son bon sens, les écus sont comme les soldats; quand on les mobilise, il ne faut pas se laisser déranger par le zèle des amateurs. En matière financière, comme en matière militaire, il n'y a de bon que les troupes régulières. Les volontaires et les francstireurs font de la mauvaise besogne. »

Enfin, il n'était tenu qu'un procès-verbal très sommaire de nos délibérations, et rarement, je dois le confesser, nous avons abouti à une solution pratique. Il n'en pouvait pas être autrement. Le Conseil supérieur de la Guerre, à cette époque-là, n'avait ni attributions limitées ni pouvoirs définis. L'Assemblée nationale souveraine avait pris, par ses grandes commissions parlementaires, l'initiative de toutes les réformes, et, dans les questions militaires encore plus que dans les autres, elle entendait ne se dessaisir d'aucune parcelle de son omnipotence. C'est ainsi qu'elle avait institué, sous la présidence du général Changarnier, la commission parlementaire chargée de la revision des grades. Pendant tout le siège de Paris et pendant toute la durée de la guerre en province, il y avait eu une véritable orgie de

promotions, et ravancement avait été distribué sans mesure et sans respect des droits acquis. II en était résulté des faits extraordinaires, scandaleux et intolérables; et cette commission dut examiner la situation de tous les officiers promus pendant la guerre. Ses décisions étaient sans appel. Elle se montra, on peut le dire, consciencieuse et bienveillante. Cependant, comme tous les avancements n'étaient pas justifiables, elle ne pouvait pas les sanctionner tous. Mais, comme aucun ofBcier ne se croyait injustement récompensé, elle fut assaillie par le Ilot des colères et le déluge des récriminations, lorsqu'elle dut ramener en arrière des gens qui avaient pris une inique avance.

Je choisis encore un exemple, parce qu'il porte sur un homme auquel l'avenir réservait une asseï triste célébrité. Avant la guerre, le capitaine Boulanger faisait partie du cadre de l'Ecole militaire. Il fut régulièrement nommé chef de bataillon, à la déclaration de guerre. Pendant le siège de Paris, il se comporta fort bravement et fut même sérieusement blessé à Champigny. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en moins de six mois, il devint successivement lieutenant-colonel, officier de ta Légion d'honneur, colonel, commandeur de la Légion d'honneur. C'était beaucoup. C'était trop. La commission des grades ne commit aucune injustice en le ramenant au grade de lieutenant-colonel. Mais le mécontentement qu'il ressentit de ce qu'il considérait comme une avanie contribua, je le crois , à l'orientation politique de sa carrière, où il devait trouver si vile, pour me servir d'une expression banale à force d'être classique, la roche Tarpéienne auprès du Capitole.

Il y avait encore autre chose à liquider que le payement de l'indemnité de guerre et la situation des officiers dans l'armée. Les règlements militaires veulent que tout commandant de place qui a capitulé, comme

LE CONSEIL D'ENQUÊTE. 30s

tout capitaine qui a perdu ou mêmeavarié son vaisseau, passe devant un conseil d'enquête, chargé non pas de prononcer un jugement, mais d'émettre un avis. En conséquence, un conseil d'enquête présidé par le maréchal Baraguey d'Hilliers dut examiner la conduite de tous ceux qui avaient commandé les places rendues. Il eut des éloges à décerner, Dieu merci! Il eut plus d'une fois à rendre hommage au devoir accompli par de braves gens ; mais il eut aussi des blâmes à formuler, et le plus sévère de tous ces blâmes tomba sur l'homme qui avait occupé la plus haute situation militaire dans ce pays-ci, sur le généralissime des armées impériales, sur le maréchal Bazaine, qui dut répondre, devant le conseil d'enquête, de la reddition de la place de Metï et de la capitulation de son armée.

Le maréchal Baraguey d'Hilliers n'avait aucune hostilité préconçue contre son collègue. Ils avaient combattu ensemble, et le président du conseil d'enquête prisait fort les talents et le courage militaires de l'officier qui, pendant la campagne d'Italie, commandait l'une des divisions de son corps d'armée. Par conséquent, si l'avis du conseil d'enquête fut sévère, on ne peut pas dire qu'il fut partial. M. Thiers aurait voulu que les choses en restassent là. I! lui répugnait profondément de déférer le maréchal Bazaine devant un conseil de guerre, et i! jugeait démoralisant, pour l'armée autant que pour le pays, le spectacle d'un maréchal de France condamné et dégradé. Mais te malheureux Bazaine, mal conseillé, donna une nouvelle marque de cette inconscience que, plus d'une fois déjà, j'ai relevée dans sa carrière, en réclamant des juges, et en n'acceptant pas silencieusement un blâme sans sanction qu'il considérait, avec raison, d'ailleurs, comme attentatoire à son honneur. Bon gré, mal gré, M. Thiers dut accepter que le Maréchal se constituât prisonnier. Mais il atermoya et finalement légua le procès Bazaine à son successeur.

Ce procès devait être une des pages douloureuses ds mon ministère.

On a peut-élre pu voir dans les pages qui précèdent que, sans nourrir aucun fanatisme pour M. Thiers, je me suis efforcé d'être juste envers lui, en séparant son rôle politique que je n'admire pas, de son rôle militaire qui mérite d'être loué. M. Thiers aimait l'armée. Il avait sur cette grande institution, à laquelle j'avais voué ma vie, des idées qu'on jugeait, à ce moment-là, rétrogrades, puisqu'il combattait de toutes ses forces le service à court terme, mais qui, par bien des points, touchaient aux miennes. M. Thiers. en outre, nous donnait ce sentiment de confiance et de sécurité que les généraux n'accordent qu'aux meilleurs d'entre eux. en nous inspirant cette conviction qu'il était supérieur à toutes les intrigues, ennemi de toutes les iDJustices, et que, pendant que nous ferions face aux dures obli- gâtions de notre métier, il avait assez de perspicacité :d pour découvrir les bons serviteurs, assez de justice:^

pour les soutenir, assez d'énergie pour les défendre

C'est un fait curieux à noter que, sous le règne éphé

mère de ce petit bourgeois, les sommets de l'armée nf^= furent tourmentés par aucune rivalité, et que cet homme ^ si peu militaire par son passé et son extérieur, recon — stitua et gouverna l'armée, comme l'eQt fait un souverain, soldat par naissance. A ce point de vue, j'avais donc un faible pour M. Thiers, et ce faible, j'aurais été uningrat, si je ne l'avais pas nourri, caria bienveillance particulière du Président de la République à mon égard était à la fois persistante et ingénieuse, et M. Thiers ne négligeait aucune occasion de me la témoigner. Je ne parle pas, bien entendu, seulement des relations d'homme à homme, qui étaient tout à fait cordiales.

Comme commensal de la Présidence au moins autant que comme chef de corps, j'avais assisté à un grand dtner de gala donné [en l'honneur de l'empereur du

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