M. BEULÉ
Le ministre de l'Intérieur était M. Beulé, un savant de l'École d'Athènes, connu par de beaux travaux archéologiques. Son livre : Augusie, sa famille et ses amis, dans lequel on avait vu des allusions transparentes contre le monde de l'Empire, lui avait acquis, dans le monde orléaniste, une très grande notoriété. C'était une physionomie austère derrière laquelle se cachait un homme timide, doux et parfaitement aimable. Maïs son esprit, purement spéculatif, le rendait peu propre aux choses pratiques et terre à terre de l'Administration. Il allait, peu de jours après la constitution du Cabinet, avoirà subir un véritable orage parlementaire, à propos d'une circulaire, écrite par un de ses collaborateurs, M. Pascal, demandant aux préfets des indications Sur la situation pécuniaire des journaux de leurs départements, et offrant à ces journaux des correspondances .■et des renseignements. M. Gambetta, qui dirigeait 'déjà toute la gauche, se fit hvrer cette circulaire et l'apporta à la tribune. De ce débat, M. Beulé sortit, approuvé par la Chambre, mais profondément meurtri. De même que la lettre du maréclial de Mac Mahon avait fourni les mots tant exploités d' « ordre moral ■, M. Beulé procura à l'opposition une autre formule dont elle s'empara avidement et perfidement, lorsqu'il dit à l'Assemblée qu'elle avait été élue en un b jour de malheur b; car, depuis et pendant des années, tout plumitif républicain accolait toujours à l'Assemblée ces mots : a élue en un jour de malheur ». Et de pareilles bêtises sont plus fortes que les meilleurs arguments!
Lorsque, plus tard, le Maréchal fut investi du pouvoir septennal, M. Beulé, quoiqu'il eût prononcé, pendant les débats du Septennat, un magnifique discours à l'Assemblée, fut évincé du second cabinet de Broglîe, 11 ne se consola |X)int de cette disgrâce, qui fut pour (juetque chose, m'a-t-on assuré, dans sa fin tragique. Il se tua de deux coups de couteau, Il était orléaniste pur.
Le ministre de la Justice, garde des Sceaux, était M. Ernoul, avocat du barreau de Poitiers, l'auteur de l'amendement qui avait précipité M. Thiersdu pouvoir. Il était avant tout dévoué à l'Église, devant au monde clérical sa situation et un très riche mariage, qui ne fut pas nuisible à sa fortune politique, et il contribua surtout à donner au ministère une apparence cléricale, qui fut très régulièrement exploitée contre lui. Il représentait parmi nous le groupe des chevau-légers, c'est-àdire celui des légitimistes purs, abrités sous les plis du drapeau blanc.
Le ministre de l'Agriculture et du Commerce. M. de la Bouillerie, ami personnel du comte de Cliambord, appartenait, lui aussi, aux chevau-légers. C'était le plus galant homme du monde, parlant peu, ne faisant pas de bruit, mais aveuglément dévoué à ses principes, et ne s'occupant que des personnes ■ bien pensantes », dont il aurait voulu peupler les administrations.
Le ministre de l'Instruction publique, M. Batbie, était une manière de colosse qui cachait, sous une structure monumentale, l'esprit le plus fin et le plus charmant. Docteur en droit, érudit, il avait une indiscutable compétence en matière d'enseignement et de beaux-arts, de beaux-arts surtout, car il s'intéressait d'une façon toute particulière au répertoire et au personnel des théâtres. Quand il montait à la tribune, qui craquait sous son poids, i! ressemblait, disait-on, à un éléphant qui prendrait un bain de pieds .
Le ministre des Travaux publics était M. Deseilligny, passé du centre gauche au centre droit. Grande situation industrielle et commerciale, neveu et gendre de M. Schneider, du Creusot.
Un des membres les plus écoutés du Cabinet était, sans contredit, le ministre des Finances, M. Magne. Et cette autorité, il la devait autant à l'importance du