‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 167 sur 285 · SA MAJESTÉ LE SCHAH · texte numérisé non relu

SA MAJESTÉ LE SCHAH

40s le monde royaliste, qui croyait voir là le réveil de l'esprit monarchique. Le Maréchal lui-même se considérait, de bonne foi, comme une sorte de pont-levis sur lequel devait passer la monarchie. Et il disait sans mystère : a Ce n'est certainement pas pour fonder la République que l'Assemblée nationale m'a confié le Pouvoir. M

Les fêtes dont l'arrivée et le séjour du Schah de Perse furent le prétexte augmentèrent encore ces illusions.

Nassr-ed-dine , né en 1831, règne sur la Perse depuis 1848. Il venait de parcourir la Russie, l'Allemagne, et de séjourner quelque temps en Angleterre, lorsqu'il arriva à Paris, le 6 juillet. Le train qui l'avait reçu à Calms l'amena directement à la gare de la porte Dauphine, à l'avenue du Bois de Boulogne, afin qu'il pût faire son entrée dans Paris par le côté le plus prestigieux de la Capitale. C'était un dimanche. Le temps était superbe. Toute la population était dehors. Les troupes formaient la haie le long de l'ancienne avenue de l'Impératrice, autour du rond-point de l'Arc de triomphe, où avaient été dressées d'élégantes tribunes, sur toute l'avenue des Champs-Elysées, la place et le pont de la Concorde, jusqu'au palais de la présidence du Corps législatif , assigné pour demeure à notre hôte. Le Maréchal, sa maison militaire, ses ministres, les préfets de la Seine et de Police, tous, en grand uniforme, attendaient le Schah à la porte Dauphine. II arriva, portant sur son bras le grand cordon vert de son ordre du Lion et du Soleil , dont il revêtît immédiatement le Maréchal, qui, de son côté, lui passa le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. Et, au pas, les voitures du cortège, précédées, encadrées et suivies par plusieurs escadrons de cuirassiers, parcoururent la longue voie triomphale, au milieu des acclamations, pendant que les musiques exécutaient une manière d'air natio- ^^^{msan assez disgracieux . ^^^

4o6 MES SOUVENIRS.

Je retrouvai dans Sa Majesté le tvpc le pins pur du Souverain oriental, encore bien que des Insettes d'or donnassent à sa physionomie un caractère assez moderne; cette impassibilité superbe, cette indifférence imperturbable, cette immobilité d'idole, cette attitude hautaine que donne aux potentats asiatiques l'haUtnde d'être servis à genoux, à plat ventre, pour ainsi dire, et de voir leurs ministres eux-mêmes ne jamais les aborder sans paraître vouloir s'effondrer à leurs pieds.

De taille moyenne, la figure bronzée, coapée par une épaisse moustache et trouée de deux grands veux sans regard, avec une expression de dureté, vigoureusement charpenté et sans trace d'embonpoint, le Schah était imposant, mais pas gracieux. Il savait un peu d'anglais, mais ne s^exprimait en français qu*en résumant ordinairement sa pensée par un seul mot, un substantif. II portait ce costume modernisé par lequel les Orientaux s'imaginent être entrés dans la civilisation : le bonnet conique d'astrakan orné de son chiffre en diamant, surmonté d'une aigrette; une tunique noire, boutonnée, i jupe plissée et godronnée; un pantalon noir à bande d'or et un sabre turc, supporté par un baudrier. Les jours de gala, il disposait sur la tunique plusieurs rangées de gros diamants, sortis du trésor impérial et fruits des antiques rapines exercées par ses prédécesseurs dans rinde.

Le mardi 8, le Maréchal offrit au Schah un grand banquet, dans la galerie des Glaces, au palais de Versailles. I^ table tenait toute la longueur de la galerie. Nous étions cent soixante convives, et j'étais assis ï colé de l'amiral de Gueydon, le plus aimable et le plus original des marins, qui me parla tout le temps du chagrin qu'il ressentait d'avoir été relevé de ses fonctions de gouverneur général civil de l'Algérie, et remplacé par le général Chanzy. Un grand feu d'artifice, qui devait suivre le dîner, avait été préparé sur le bassin de

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Neptune, et, à la minute exacte fixée aux artificiers, le Maréchal conduisit son hôte à la tribune, dressée en face du bassin. Les fusées se faisaient attendre. Le Maréchal, dont la vertu principale n'était pas la patience, s'exaspéra bientôt, et je l'entends encore s'écrier : « Qui est-ce qui commande dans cette boutique-là? o Tout l'homme était dans cette boutade. Enfin, le feu d'artifice éclata et fut trouvé superbe. De véritables foules étaient venues de Paris pour jouir de ce spectacle dont elles sont toujours friandes. Elles gardèrent une attitude déférente et irréprochable. Au reste, le préfet de police était un très habile homme; c'était M. Léon Renault, que différentes déceptions devaient plus tard ramener à la République.

Le jeudi 10, le Maréchal passa, en l'honneur du Schah de Perse , une revue de toute l'armée de Paris, sur l'hippodrome de Longchamps. Pour cette solennité militaire. Sa Majesté persane avait mis tous ses diamants, c'est le cas de le dire. Depuis l'aigrette du bonnet d'astrakaii jusqu'à la croupière, le cavalier et le cheval ruisselaient de pierreries. La revue tut très belle. Le duc de Nemours y assistait, aux côtés du Maréchal, qui avait été son officier d'ordonnance, à la prise de Constantine.

Le samedi 12, grande représentation de gala, à la salle de la rue Le Peletier qu'un incendie allait bientôt faire disparaître : fleurs, verdure, tapis, cavaliers de la garde républicaine sur l'escalier, huissiers transformés cariatides et précédant, avec des flambeaux, le directeur qui vint recevoir le Maréchal et le Schah, à la porte d'entrée. Les loges du fond avaient été converties en une grande loge d'honneur, occupée parle Schah, sa suite, le Maréchal, les ministres. Les généraux, les bauts fonctionnaires étaient en grand uniforme, toutes les femmes en grande toilette. Coup d'œil féerique. On donnait un acte de la Juive et deux ballets, Coppélia

et la Source, précédés de l'inévitable air national persan. Le Schah me parut tout à fait indifférent à la musique; mais sa majestueuse indifférence fit place à du signes d'attention tout à fait marqués, lorsque les darnes du corps de ballet apparurent. Coppélia fut dansée par Mlle Beaugrand,et!a Source par Mlle Sangalli.

A chaque entr'acte, dans un salon ménagé denièrt la loge, on servait des rafraîchissements, pour lesquels Sa Majesté persane paraissait avoir un goût très prononcé. Je n'ai jamais pu comprendre qu'un seul estomac pût renfermer, sans éclater, les glaces, limonades glacées, sorbets, petits-fours que Nassr-ed-dine absorba dans cette soirée. Le tout était accompagné de pyramides de pêches, fruit national, puisqu'il vient de la Perse, et de tranches de melon, en quantité invraisemblable. Je suivais de l'œil, parmi les dignitaires qui accompagnaient le Schah, son médecin, le docteur Tholoian, ancien chirurgien de notre marine. Il ne donnait pas !e moindre signe d'inquiétude. Le docteur Tholozan avait su se créer une situation enviable à la cour de Perse, sur un terrain où les Occidentaux trébuchent facilement Son royal client donnait à son médecin moins de travail, disait-on, pour guérir ses maladies, que pour réparer ses forces dont il abusait un peu, parait-il, dans l'intimité ; et la chronique secrète de cette époque-Ii raconte que les jouissances officielles ne tinrent pas la principale place, dans les préoccupations du Schah. Mais la vie privée doit être murée, comme a dit l'excellent M, de Guilloutet, député des Landes.

Il y eut encore le lendemain, au Trocadéro, une (ète de nuit avec retraite militaire aux flambeaux, embrasement des Champs-Elysées par les flammes de Bengale et feu d'artifice sur le Champ de Mars; puis un grand bal à l'Elysée, avec trois mille invitations, répandues dans !a société parisienne, et encore un feu d'artifice. Le Schah resta juste quinze jours à Paris, puisque

Sa Majesté ne quitta 20 juillet.

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