‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 168 sur 285 · DÉPART · texte numérisé non relu

DÉPART

la Capitale que le dimanche

Avant de partir, Elle nous joua le même tour que nous avait déjà joué, en 1867, le Sultan. Elle déclara au Maréchal qu'Elle était tellement enchantée de l'armée française, qu'Elle voulait mettre l'armée persane sur le même pied, et qu'Elle le suppliait de lui désigner un officier français, pour en faire un ministre de la Guerre en Perse. Le Maréchal me parla de cette demande et me dit de chercher si, parmi les colonels, il y en avait un qui voulût tenter cette aventure.

— ■ Mais, Monsieur le Maréchal, lui répondis-je, je connais cette histoire-là. C'est une simple flatterie à notre égard. Le Sultao nous en a adressé une semblable, et, lorsque je débutai aux spahis, j'ai eu pour camarade un nommé Mesmer, que de Rovigo avait baptisé Ben-Matou, parce qu'il était allé diriger l'artillerie du Schah, qui n'avait pas de canons.

Cependant, je cherchai, et je proposai au Maréchal le colonel Cholleton, que je fis venir et qui prit feu, à la première ouverture. Si je l'avais laissé faire, il allait acheter des malles, en sortant de chez moi. C'était le colonel Cholleton qui avait réoccupé, pendant la Commune, le Mont-Valérien, au moment où les fédérés allaient s'en emparer. Il avait été longtemps employé dans les affaires arabes, parlait l'arabe et avait épousé une femme indigène. De plus, il était intelligent et aventureux. Il avait donc tout ce qu'il fallait pour réussir. Je le modérai et je fis bien. Le Schah refusa d'emmener son nouveau ministre de la Guerre, et déclara qu'il attendrait d'être arrivé dans ses États, pour l'y appeler. Il n'y pensa plus, et Cholleton resta colonel du 113' de ligne. Il fut un des premiers officiers qui, ostensiblement, firent leur cour à M. Gambetta. Cette attitude lui valut une prompte nomination au grade de général de brigade et le commandement de l'école de

Saint-Cyr. Il y réussît peu, se montra mauvais administrateur, et reçut, en échange, une brigade d'infanterie à Caen. C'était une sorte de disgrâce. U devait mourir peu de temps après l'avoir subie.

En partant, le Schah laissa au Maréchal et au duc de Broglie, je crois, une décoration fort rare, son portrait entouré de diamants, qui se porte au cou, et une quantité de grands cordons, de plaques et d'insignes de l'ordre du Lion et du Soleil à distribuer. La part faite à l'armée fut très convenable. Je répartis ces décorations en toute conscience, et je n'en gardai aucune pour moi. Du reste, pendant mon ministère et depuis, je n'ai ni sollicité ni, par conséquent, obtenu aucune distinction honorifique d'aucun gouvernement étranger.

On est parfois tenté de sourire, quand on se rappelle certains sentiments éprouvés, certaines opinions professées, certaines impressions morales ambiantes ressenties dans le passé. Ainsi, qui pourrait accepter sérieusement aujourd'hui que le voyage du Schah ait été considéré par les monarchistes comme un renfort apporté à leurs principes, comme une sorte d'apprentissage de l'esprit monarchiste, fourni à la population parisienne, et par les républicains eux-mêmes, comme un danger pour la République? C'était pourtant là un sentiment à peu près général. Les monarchistes de l'Assemblée croyaient organiser une répétition générale de l'entrée du Roi, et pensaient que la curiosité populaire, éveillée par un souverain des Mille et une Nuits, se changerait facilement en enthousiasme, devant l'héritier de la race qui a fait la nationalité française. Et les républicains eux-mêmes semblaient redouter cette transformation, car, le lendemain du départ du Schah, ils exprimèrent, dans une interpellation, leurs rancunes et leurs craintes. Nous eûmes à subir un grand discours de Jules Favre et un grand discours de Louis Blanc. La majorité gouvernementale fut de quatre—

*LE SCHAH ET LE ROI. 4x1

cents voix contre deux cent soixante-dix. Et, légitimement, on pouvait conclure que les monarchistes et les républicains se trouvaient représentés dans cette proportion à l'Assemblée.

Enfin, le 29 juillet, après avoir entendu un message du maréchal, les représentants suspendirent leurs travaux et s'ajournèrent au 5 novembre. Pour mon compte, j'en étais enchanté. La première des réformes qui devaient signaler mon passage aux affaires, la constitution de l'armée en dix-neuf corps d'armée, était votée et déjà appliquée dans les circonstances que j'exposerai plus loin. Elle en appelait d'autres, auxquelles j'allais pouvoir consacrer mon temps, sans le perdre à écouter des discours que je jugeais dépourvus d'intérêt.

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