‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 170 sur 285 · DÉNOMBREMENT · texte numérisé non relu

DÉNOMBREMENT

et mime avec les concessions qu'il plairait à ce Roi d'accepter, mais aussi avec toute la rigidité de ses traditions, s'il lui plaisait d'être intraitable,

2* groupe ; la droite modérée, cent membres, Ceux-là, comme l'indiquait le titre de leur groupe, partageaient les sentiments de l'extrême droite envers le Prince ; mais, sans lui poser aucune condition, ils pensaient que son retour n'était possible qu'après un accord sur la Constitution, et un arrangement à propos du drapeau. Ce second groupe reliait le premier au troisième.

3* groupe : le centre droit, cent vingt membres. Ceux-là étaient les parlementaires, les orléanistes. Ils acceptaient bien le comte de Cliambord, mais conditionnellement. Ils voulaient, sinon lui imposer une charte, au moins lui faire accepter d'avance les bases d'une Constitution. Quant à la question du drapeau, ils étaient intraitables. Ils voulaient le drapeau tricolore.

Enfin, quarante membres formaient un quatrième groupe, appelé groupe Changamier.

L'illustre général, au cœur si noble et si français, parvenu à la vieillesse extrême, mais toujours jeune d'allure, sinon d'aspect, était incontestablement royaliste et légitimiste ; mais il affirmait l'importance essentielle du maintien du drapeau tricolore, soutenant que si on le remplaçait par le drapeau blanc, l'armée, tout en restant docile, ne serait plus dévouée. Les quarante députés qu'il avait réunis autour de lui partageaient cette idée, tout en faisant bon marché des exigences constitutionnelles du centre droit. Les monarchistes disposaient donc d'une masse compacte de trois cent quarante voix, à condition qu'ils se missent tous d'accord. Ce n'était pas la majorité absolue, puisque, pour renverser M. Thiers, ils avaient eu besoin de l'adjonction du petit groupe de l'Appel au peuple et du groupe Tai^et. Mais on était certain qu'en face d'une ques- . grave que celle du rétablissement de la

monarchie, les défections ou les abstentions laisseraient aux monarchistes la majorité relative. Ils étaient décidés à s'en contenter, et ils affichaient cette théorie que, votée même à une seule voix de majorité, la monarchie serait le gouvernement légal et définitif de ce pays. Les républicains, naturellement, s'insurgeaient contre une pareille doctrine, et, par une puissante ironie des choses , c'est sur elle qu'ils ont été encore trop heureux de s'appuyer et de fonder leur gouvernement, adopté en définitive, en 1875, avec une seule voix de majorité.

Trois cent quarante personnes réunies sont capables de discuter et de voter. Elles sont incapables d'agir. Les monarchistes devaient donc, pour préparer la Restauration, se condenser en un groupe plus restreint. Ils élurent neuf personnes qui se réunirent sous la présidence du général Changarnier. Ce fut la célèbre G)mmission des Neuf, qui comprenait MM. le général Changarnier, le duc d'Audiffret-Pasquier, Callet, de Tarteron, Combler, baron de Larcy, Baragnon, comte Daru et Chesnelong. Cette commission des Neuf fut le grand moteur de l'entreprise. C'était une sorte de Comité de Salut public, avec cette différence, toutefois, qu'il ne représentait pas le Gouvernement, carie Gouvernement restait dans une neutralité complète, ses membres se contentant de faire connaître leur avis personnel sur ce qui se passait.

Cette entreprise était-elle possible? Je crois que oui. Je crois que, si le parti monarchique avait réussi à se mettre d'accord , avec lui-même d'abord , et avec le Prince ensuite, s'il avait pu élaborer une constitution où les conquêtes légitimes de la Révolution auraient été reconnues et respectées, une restauration aurait été acceptée, et qu'avec le temps, le vieil arbre monarchique aurait pu jeter de nouvelles racines dans le sol de France. Seulement, il aurait fallu, pour cela, non

MONARCHISTES ET RÉPUBLICAINS. 415 seulement que le parti monarchique fût uni, mais encore que les ouvriers de la restauration voulussent bien se donner la peine de compter avec le pays, au lieu de se renfermer, comme ils l'ont fait, dans le cercle étroit de leurs coteries. Incontestablement, la masse du peuple est composée, et sera toujours composée, d'êtres indifférents à toutes les questions de politique transcendante. Elle les ignore et, absorbée par le souci de la vie quotidienne, elle n'a pas le temps de s'en instruire. Mais elle se laisse mener par un nombre relativement restreint d'individus qui s'en occupent, qui les exploitent, qui les traduisent, selon leurs passions et leurs intérêts, et qui, finalement, entraînent le troupeau. Or, il était souverainement imprudent de se mettre en campagne, sans avoir agi sur les meneurs et sans même les connaître.

Le parti républicain avait des cadres actifs, mêlés à la vie nationale, composés d'hommes pour qui le triomphe de la République ne représentait pas seulement un idéal, maïs représentait surtout des appétits cares- I ses, des ambitions à satisfaire. Le parti monarchiste n'avait pas de cadres, car on ne peut donner ce nom à des groupes épars de très braves gens, séparés depuis longtemps de la vie nationale, qui marchaient toujours devant les réalités du Pouvoir comme des prisonniers qui sortent d'une cave et n'ont pas encore contracté, devant les feux du jour, l'écran de leur iris. C'est seulement quand il a été battu qu'il s'est avisé de réunir des fonds et d'instituer des comités ; et il ne s'est organisé que lorsque l'organisation ne pouvait plus lui ser- , VÎT à rien .

I La Commission des Neuf se mit donc à fonctionner,

I et tint sa première séance le 6 octobre. Le programme

de la restauration fut vite élaboré ; il comprenait :

i° La reconnaissance par l'Assemblée du droit héréditaire et la proclamation de la monarchie ;

4iC MES SOUVENIRS.

2* Les bases essentielles d'un Gouvernement constitutionnel, le partage du Pouvoir législatif entre les Chambres et le monarque, la responsabUité des ministres, l'égalité, la liberté religieuse garanties par une Constitution qui serait proposée par le Roi, après son retour, et votée par l'Assemblée;

3° Enfin, l'adoption du drapeau tricolore.

Ce dernier article tenait la première place dans la préoccupation des hommes qui préparaient la restauration, parce qu'ils comprenaient l'invincible répugnance de ce pays à se séparer de ce signe de la Révolution, de ce drapeau aussi sacré par ses gloires que par ses malheurs, de ce drapeau, sous lequel la France venait de vaincre la Commune ; parce qu'ils comprenaient à quels dangers l'on exposerait la monarchie, si son retour pouvait être le signa! d'un conflit entre le drapeau blanc et le drapeau tricolore, et parce qu'enfin le maréchal de Mac Mahon avait déclaré au duc d'Audiffret-Pasquïer que, résolu à faire respecter les décisions de l'Assemblée, si elle rétablissait la monarchie, il ne répondait de la paix publique qu'avec le maintien du drapeau tricolore, et que si la question n'était pas résolue d'avance en faveur du drapeau tricolore, il retirerait son concours et dégagerait sa responsabilité, ce qui voulait dire qu'il serait forcé de donner sa démission. Tout cela étant bien convenu, un ambassadeur fut choisi, pour se rendre auprès du comte de Chambord, et toute celte affaire était menée avec une telle légèreté, avec si peu de sens pratique qu'à ce moment même, on ne savait pas au juste où se trouvait le Roî. Knfm, rendez-vous à Salzbourg lut donné, pour le 14 octobre, à l'ambassadeur de la Commission des Neuf. Cet ambassadeur était M. Chesnelong, homme de bien s'il en fut, orateur éloquent, catholique convaincu et pratiquant , mais insuffisamment préparé par une carrière commerciale au rôle d'un Tallevrand.

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