NOS COLONS
l'Empereur avait voulu compléter le voyage d'études qu'il avait ébauché cinq années auparavant et qui avait été attristé et interrompu par la mort de la duchesse d'Albe. Il désirait visiter en détail les trois provinces. Il eut à peine rais le pied dans l'intérieur du pays qu'il comprit la véritable situation de la colonie. 11 vit qu'en dehors de la plaine de ta Mitidja, où l'élément européen avait à peu près complètement chassé l'élément indigène, et en dehors de la banlieue des grandes villes, où se rencontraient quelques exploitations agricoles européennes, le colon n'apparaissait en Algérie qu'à l'état d'exception. Les nombreux villages, presque tous construits par le génie militaire, ne présentaient nulle part un signe de prospérité. Beaucoup de maisons étaient déjà abandonnées; quelques-unes tombaient en ruine, faute de réparations, et les seuls établissements commerciaux qui se soutinssent encore étaient des cabarets. Le seul trafic qui nourrit son homme était la vente de l'absinthe. Le Français, réduit à l'initiative privée, n'avait rien encore fondé de durable. De longtemps, suivant toutes les apparences, il ne ferait pas souche en Afrique et serait, par conséquent, hors d'état de substituer son sang et sa race au sang et à la race des gens qui occupent le pays depuis un temps immémorial. Mais ce colon impuissant n'en était que plus exigeant et plus prétentieux. Il n'aspirait à rien moins qu'à être le seul propriétaire d'un sol qu'il ne pouvait pas même exploiter par lui-même, puisqu'il n'employait encore à son service que des travailleurs indigènes. Démocrate dans l'Smej il portait en lui tous les instincts de la féodalité, et, sorti des ateliers des grandes villes, il parlait et raisonnait comme ces leudes de Pépin le Bref ou de Charleniagne, ou comme ces chevaliers de Guillaume le Conquérant, qui s'étaient taillé de vastes domaines dans les territoires des peuples vaincus..
D'autre part, l'Arabe et le Kabyle possédaient seuls, ou à peu près, exploitaient seuls, ou à peu près, cette terre dont on rêvait de les dépouiller et à laquelle ils étaient passionnément attachés, parce que sur elle seule leur race peut prendre son libre essor. Il était dangereux de pousser à bout cette population guerrière qui venait de prouver son courage et sa vitalité, en résistant à nos plus braves troupes et à nos meilleurs généraux. Il était fou d'imaginer que nous arriverions à nous l'assimiler et à substituer nos mœurs aux siennes, qui tiennent non seulement à sa constitution physique, mais encore à sa religion et à son âme même. Il était impossible de la refouler, impossible de l'exterminer. Le devoir et le bon sens nous commandaient donc de nous arranger pour vivre côte à côte avec elle.
C'est ce que comprit très vite l'Empereur, et c'est ce qui devait lui inspirer sa lettre historique adressée au maréchal de Mac Mahon, et par laquelle il confiait au public les impressions qu'il avait recueillies pendant son voyage et les vues qu'il avait conçues pour la prospérité de notre colonie. Intentionnellement, il s'était servi de l'expression de « royaume arabe », pour marquer qu'il entendait confondre dans sa sollicitude les intérêts des colons français et les droits des populations indigènes. Nous verrons tout à l'heure l'effet que produisit cette lettre en Algérie, mais auparavant il convient de rappeler un des incidents de ce voyage impérial qui était resté très vivant dans la mémoire du maréchal de Mac Mahon et qu'il m'a raconté lui-même plus d'une fois. Il s'agit du discours fameux prononcé, le 24 mai 1865, par le prince Napoléon, devant un public immense, à Ajaccio, où l'on inaugurait un monument en l'honneur de Napoléon I*' et de ses frères.
Le cortège impérial revenait de Tlemcen. L'Empereur et le Maréchal étaient tous les deux dans la même voiture , lorsqu'on leur remit 1^ courrier de
UN DISCOURS HISTORiQUE. 43
France, apporté par une estafette. L'Empereur lut et relut plusieurs fois le texte du discours de son cousin que lui apportait ce courrier, puis il le passa au Maréchal, ea lui disant : « Tenez, IJsez-moi ceci, 11 Et le Maréchal lut entre autres choses cette déclaration 1
« Je crois à la nécessité de supprimer le pouvoir temporel des papes.
< J'aime la liberté sous toutes ses fonnes, m^s la liberté de tous.
• La vraie liberté, c'est le suffrage universel loyalement appliqué, la liberté complète de la presse sous le droit commun et le droit de réunion.
« Un peuple libre doit se composer d'individualités indépendantes avec leur entier développement, et non de grains de sable qui ne sont agrégés que par le ciment de l'administration, n
Le Maréchal, tout à fait scandalisé, rendit le papier à l'Empereur.
— Qu'en pensez-vous? lui demanda le Souverain.
— Je pense, répondit le Maréchal, qui eut toujours son franc parler, qu'if serait étonnant que Votre Majesté , tolérât un pareil langage de la part d'un parent pour qui elle a toujours fait preuve d'une inépuisable indulgence.
— Soyez tranquille! répondit l'Empereur; je répondrîû avec de la bonne encre.
On arriva à Oran, et le soir, après le dîner, l'Empereur fit lire au Maréchal la lettre, rapidement rédigée, qu'il adressait à son cousin, et qui partit le lendemain matin, pour être insérée au Afoniteur.
Le Maréchal put donc apercevoir le premier les phrases suivantes :
« Le programme politique que vous placez sous l'égide de l'Empereur ne peut servir qu'aux ennemis de mon gouvernement.
« Pour savoir appliquer au temps actuel les idées
de TEmpereur, il faut avoir passé par les rudes épreuves de la responsabilité et du pouvoir.
« Mais ce qui est clair aux yeux de tout le monde, c'est que pour empêcher l'anarchie des idées, cette ennemie redoutable de la vraie liberté, TEmpereur avait établi, dans sa famille d'abord, dans son gouvernement ensuite, cette discipline sévère qui n'admettait qu'une volonté et qu'une action; je ne saurais désormais m 'écarter de la même règle de conduite.
« Sur ce, Monsieur et cher cousin, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. »
On sait qu'à la suite de son esclandre, le prince Napoléon passa quelque temps dans une disgrâce apparente, qui fit bientôt place à un retour complet de faveur; car Napoléon III était l'homme du monde le moins capable de rancunes persistantes.
Donc, la population civile de l'Algérie accueillit fort mal les témoignages de la sollicitude impériale, étendue à la fois au colon et à l'Arabe. Pour manifester son hostilité, tous les prétextes lui furent bons, tous,' jusqu'à la traditionnelle promenade du cadavre. Un jeune Français ayant été assassiné dans le quartier indigène d'Alger, les colons décrétèrent que les Arabes étaient ses assassins et firent passer et repasser le corps devant le palais du Gouvernement, sous les yeux du Maréchal. De plus, à ce moment-là, commencèrent les attaques contre l'institution même du gouvernement militaire, et la campagne d'opinion et de journaux qui réclamait un gouverneur civil et devait l'obtenir, à la chute de l'Empire.
Auprès du Maréchal lui-même, la lettre impériale avait froissé un homme de convictions profondes et de caractère inébranlable, le sous -gouverneur et chef d'état-major général de l'Algérie, le général Desvaux. Il était trop discipliné pour se permettre la moindre
■ os PREND CONGÉ. 45
. mam tnp lonl et trop drùt poar appGqoer e «le gam**jaaaeat rontiatre à cv}«i «jvi. jtts- È bMtes ses idées. La Eaçoa dont il ^k caBg£ ^ Mafécial peint iica 900 canclère. Le ^ahaâ. Pt»>JM. étzk Hwoiine le pins inMiodique et le |hs Ai— — ttnqucBieiit rentier. Toos les n»ûns. le tbiCdal le wrait entier, pour tra«~ùller, dans son oÉâat. JB MWf Bt OB la pendule, so^ncosemenl tt^ÊK sar l'fcafiagc de la ville, sonnait le premier coup 4e k^ Wmi^. Le leademain du joiir où la lettre impénde de casBoe. apris avoir tenniné son travail arec le MméAsi, le géafaal DesTanx loi dit : — Maintenant, MnM !■ ■! le maréchal, je prends congé de vous.
— Très bien, adien et à demain.
— No» pas 1 demain, Monsieur le maréchal. Je pan; je quitte l'Agérie.
— Vo«is allez en congé t
— Non pas; je quitte l'Algérie, sans esprit de tetoor. Je rés^e mes fonctions, je demande ma mise cil dtsponibilîté-
— HeinL., Pourquoi?... Qu 'est-il arrivé?
— Il y a loi^emps que je suis en .Algérie. Ma nsté s'y est usée; j'ai besoin de repos.
— Qa'i cela ne tienne ! Prenez trois mois, six mois, &a an de cot^, et revenei; votre place vous attend. Personne ne vous succédera.
— Je sais sensible, monsieur le Maréchal, à toutes Tos bontés. Vous m'y avez, d'ailleurs, habitué. Elles me faisaient aimer mes fonctions. Elles me les feront r^retter. Mais je ne puis prévoir quand je serai en état de reprendre du service actif, et je vous prie de me donner un successeur.
Tout cela était dit d'un petit ton sec, tranchant, qui indiquait une résolution irrévocable. Le maréchal dut consentir à ce départ, auquel il s'attendait si peu qu'il venait d'accorder un congé à son sous-chef d'état-major,
le colonel Faure, qui devait partir le lendemain. Le général Des vaux partit à sa place, et jamais il n'a dit à personne pourquoi il avait demandé sa mise en disponibilité. C'est tout récemment, et par des lettres confidentielles dont j'ai eu connaissance, et qu'il avait écrites au moment de son départ, que j'ai su la cause véritable de sa détermination. Le maréchal de Mac Mahon luimême n'a jamais connu les raisons qui l'avaient privé d'un collaborateur pour lequel il professait la plus grande amitié et la plus haute estime.
Le général demanda et obtint l'autorisation de voyager, parcourut la Palestine, l'Asie Mineure, la Turquie et la Grèce, regardant et s'instruisant. Rentré en France, il devait commander la division de cavalerie de Lunéville, puis celle de la Garde impériale. C'est à la tête de cette division qu'il partagea le triste sort de l'armée de Metz. Il remplaça même à la tête de la Garde tout entière le général Bourbaki, lorsque ce dernier, trompé par les intrigues de Régnier, quitta l'armée. Revenu de captivité, le général Desvaux, frappé au cœur, demanda sa retraite. Au lendemain du 24 mai, il résista à toutes les instances du Maréchal qui voulait lui confier le Ministère de la guerre, ne voulut pas heurter son caractère inflexible aux partis qui divisaient l'Assemblée, et dont il ne partageait ni les rancunes ni les espérances. Isolé dans la Chambre, obligé de présider à des réformes qui devaient froisser des intérêts, il eût bien vite succombé sous le poids des colères soulevées. Il le sentit et refusa obstinément. Ce fut lui qui me désigna expressément pour ces hautes fonctions au choix du Maréchal. Il a vécu depuis dans la retraite du sage, sans autres ressources que sa modeste pension, cultivant les sciences et les arts, parts^eant son temps entre sa petite maison de Fontenay-aux-Roses et un séjour d'hiver à Nice, où une chambre lui était réservée à l'hôtel des Princes, d'abord au dernier étage et puis