UN ACCIDENT
I La brigade était déployée sur deux lignes, les Guides
devant et les chasseurs derrière. Je commandai un mouvement connu sous le nom de a passage de la ligne D. Les quatre premiers pelotons des escadrons de la seconde ligne devaient dépasser la première ligne et charger en fourr^eurs.dès qu'ils en auraient franchi les intervalles. Dans cette charge quelques chasseurs, emportés par leurs chevaux, se heurtèrent et furent culbutés. Un cheval fut tué, plusieurs autres restèrent par terre, et quatre cavaliers demeurèrent étendus sur le sol, étourdis par la violence de la commotion. J'avais obtenu bien malgré moi, et à mon grand regret, la représentation exacte d'un coin de champ de bataille. Eh bien, à ce spectacle, quelques hommes qui, certes, n'auraient pas bronché sous la mitraille et devant un danger réel, se sentirent défaillir sur leurs chevaux et seraient tombés si leurs camarades n'étaient pas venus à leur secours. La manœuvre fut interrompue, et je rentrai en ville, très peu lier, ramenant mes éclopés,
L'Impératrice se trouvait seule à Fontainebleau, l'Empereur étant allé visiter l'Algérie et devant s'arrêter, au retour, pour faire une saison à Vichy. Elle exerçait la régence pendant cette absence de Napoléon III. Plus d'une fois, elle prit plaisir à venir assister à nos manœuvres. Elle arrivait à cheval, accompagnée de deux de ses dames montées comme elle, d'un écuyer et de deux piqueurs. Le spectacle que nous lui donnions était, d'ailleurs, fort joli. Rien n'était gai et vivant comme ce régiment des chasseurs à cheval, qui ressemblait à la mer moutonneuse, sur ces petits chevaux gris que les Arabes appellent les « buveurs d'air » et qui. perpétuellement agités, la queue et la crinière au vent, paressaient souffler du feu; tandis que les Guides, tranquilles sur de superbes chevaux normands, avec leur équipement un peu lourd, donnaient l'idée
Le 15 août, rimpératrice passa en revue, dans la cour d'honneur du Château, la garnison que je lui présentai ; à cheval , accompagnée de ses dames , d'un écuyer et d'un aide de camp de l'Empereur, le général Vaubert de Genlis, elle parcourut le front des troupes qui se composaient des Guides, des chasseurs et d'un bataillon de zouaves de la Garde, venu pour le service du Château. Puis, elle mit pied à terre pour distribuer elle-même une assez ample provision de croix et de médailles. Ce fut ce jour-là que le colonel de Montaigu, des Guides, reçut la croix de commandeur. L'aide de camp de l'Empereur lut d abord la formule du serment prescrit pour ladmission ou lavancement dans les ordres militaires ; puis, sur une liste, il appela, l'un après lautre, les militaires récompensés. Chacun s'avançait au port d*armes, prononçait la formule sacramentelle : c Je le jure » , et recevait sa croix ou sa médaille des mains de l'Impératrice, qui y ajoutait, comme faisait FEmpereur, une poignée de main. Cette poignée de main me chiffonnait un peu. Je trouvais qu*en face d'une femme et d'une souveraine, on pouvait faire mieux que de lui serrer les phalanges, et, campé sur mon cheval, je faisais la réflexion in petto qu'on n'était pas très galant dans la Garde, quand je vis arriver, à l'appel de son nom. un vieux sergent de zouaves tout grisonnant. 11 s'avança militairement, s'arrêta à deux pas de l'Impératrice, présenta l'arme, puis, l'abandonnant de la main droite, il prit la croix que lui tendait la petite main gantée, et, s 'inclinant profondément, il mil sur cette main un respectueux baiser, se releva, se remit au porl d'armes et fit un demi-tour pour rentrer dans le rang. Le vieux guerrier avait trouvé dans son instinct une leçon de galanterie française qui fut mise à profit, car, après lui. les choses se passèrent toujours comme il les avait arrangées.
En retournant en Algérie, en cette année 1865,