‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 181 sur 285 · NOUVEAU CABINET · texte numérisé non relu

NOUVEAU CABINET

ressemblait à un dogue bon enfant. Très expert en matière financière, M. Léon Lefébure, avec ses cheveux blonds bouclés, sa moustache blonde, sa tournure élégante, son parler doux et persuasif, ressemblaità l'ange Gabriel. Il s'est envolé de la politique, en secouant ses ailes, et sans y laisser une plume, et il est devenu la séduisante incarnation de la charité chrétienne, en attachant son nom aux plus belles entreprises de la bienfaisance sociale.

Le nouveau ministre des Affaires étrangères, le duc Decazes, avait posé pour condition, en acceptant le pouvoir, que noua observerions désormais une politique moins cléricale, et par conséquent, moins désagréable aux républicains français et au chancelier allemand, coalisés, pour le moment, dans une haine commune contre le catholicisme. Et, dès son entrée au Conseil, il saisit l'occasion d'indiquer son nouveau programme et de prouver les ressources de son esprit subtil. Dans les eaux de Civita-Vecchia dormait, depuis fort longtei une vieille frégate française, YOrêvoque, dernier vestige de la protection accordée au Saint-Siège, dernière sentinelle de l'occupation française, épave inoffensive des traditions d'autrefois laissée là, comme un refuge suprême pour le Pape, emprisonné au Vatican par ses propres protestations, et semblant elle-même protester contre l'installation des Italiens dans le domaine, dix fois séculaire, de Saint-Pierre. Sans rompre les relations cordiales qu'elle entretenait avec nous, l'Italie ne cessait de demander le rappel de {' Orénoque et considérait, dans son orgueil, le séjour du vaisseau français à Civita- Vecchia, devenu port italien, comme un manque d'és internationaux. Sans doute, la vieille frégate était un instrument illusoire de protection matérielle pour le Pape, mais elle était un signe de tutelle morale ; elle disait la fidélité de la grande nation cathoHqui le Pontife, dont la sûre té était surveillée par son pavillon .

Nous devions respecter les susceptibilités de la majorité qui tenait au maintien de YOrénogue, et il nous répugnait de paraître céder aux injonctions de l'Italie. Le duc Decazes se tira d'affaire, en annonçant qu'à la suite d'un mouillage trop prolongé, la frégate devait être l'objet de réparations urgentes, qui ne pouvaient être exécutées que dans l'arsenal de Toulon. L,'Orénoçue revint et ne reparut plus dans les eaux italiennes. Le Saint-Père consentit, en outre, à ne plus Jamais réclamer le retour d'un stationnaire français. Les apparences furent sauvées, et tout le monde fut forcé de se déclarer satisfait.

Pendant que les monarchistes essayaient sans succès de rappeler le Roi, l'opinion publique était part^ée entre les préparatifs du grand événement historique qui s'annonçait et les péripéties d'un drame judiciaire et militaire, qui se jouait aux portes mêmes de Versailles. Quelques jours avant que la Commission des Neuf déléguât un plénipotentiaire auprès du comte de Chambord, au Petit Trianon, un conseil de guerre, présidé par M. le duc d'Aumale, avait entamé, le 6 octobre, les débats du procès Bazaine. Les curieux de la Capitale ne purent pas se plaindre qu'on ne leur fit pas bonne mesure, car ils avaient pu voir en même temps le blessé de Sedan porté au pouvoir suprême, et le vaincu de Metz écrasé sous les témoignages qui l'accusaient d'incapacité et de trahison.

J 'ai déjà dit qu'en revenant de captivité, le maréchal Bazaine, après avoir passé un an et demi environ dans son appartement des Champs-Elysées, avait répondu â l'avis sévère que formula contre lui le Conseil d'enquête par la demande formelle d'une comparution devant na conseil de guerre. 11 avait bien fallu obéir à cette sommation inconsciente. En conséquence, le marédul Bazaine se constitua prisonnier dans une petite maison de l'avenue de Picardie, où tl fut écroué officiellement,

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