RÉFORMES MILITAIRES
tous les Français doivent connattrCf au moins dans ses lignes générales, la constitution de l'armée à laquelle ils appartiennent, et il n'est pas indifférent pour eux de connaître aussi comment, dans quel esprit cette constitution fut décrétée.
L'armée française se trouve, aujourd'hui encore, dans le moule où je l'ai jetée, il y a vingt-trois ans. Rien d'essentiel n'a été changé à l'organisme, au mécanisme à la création desquels je présidai, et militairement, la France vit toujours sous le régime de décrets et d'arrêtés qui portent ma signature. Certes, je ne revendique pas pour moi seul l'honneur de la reconstitution de nos forces militaires. Elle a été l'œuvre de nombreux ouvriers, de beaucoup d'efforts individuels, de beaucoup de bonnes volontés particulières. Mais ces ouvriers, je les commandai; ces efforts, je les coordonnai, et ces bonnes volontés, je les encourageai et je les surexcitai. Je ne me fais pas non plus d'illusion sur mon importance; je suis certain que l'armée contenait, à l'époque dont je parle, de nombreux chefs qui eussent fait aussi bien, et même mieux que moi, si on leur eût imposé, comme à moi, une tâche que, personoellemeot, je jugeais au-dessus de mes capacités. Je proclame bien haut que l'armée française n'attendait pas après moi, n'avait pas besoin de moi pour être réorganisée. Je confesse que la plupart des mesures prises étaient imposées, non seulement par des événements récents et lamentables, non seulement par un courant d'idées à peu près général dans les sphères intellectuel les militaires, mais encore par l'exemple que nous donnait l'étranger et la cruelle leçon qu'il venait de nous infliger. Nous avons beaucoup plus imité que créé. Mais j'ai eu, du moins, ce mérite de mener la reconstitution militaire de ce pays, comme j'aurais mené une charge de cavalerie, dans des circonstances où la rapidité s'imposait avant tout. J'ai bousculé les
46o MES SOUVENIRS.
bureaux de la Guerre, avec le même entrain que je bousculais jadis les Arabes. Je leur ai passé sur le corps, sans le moindre ménagement. Je les ai traînés, pour ainsi dire, suspendus à mon étrier, comme je tnunais, à la prise de la Smala, mon pauvre nègre Belkrer. J'y ^ g^"^ '^ réputation d'un casse-cou ; mais le lecteur pensera peut-être que je n'ai pas mérité cette réputation, s'il veut bien réfléchir que, lorsque je quittai le ministère, M. de Bismarck commençait à trouver que l'armée française était déjà assez reconstituée, pour que l'Allemagne eût l'obligation de se mettre en travers, et pour qu'il entamât les préliminaires d'une campagne qui aurait abouti, un an plus tard, à une guerre nouvelle, sans l'intervention de la Russie.
En somme, je n'ai cassé le cou à personne, puisque tous marchent encore dans la voie que j'ai ouverte. Si les réformes accomplies sous mon ministère avaient donné lieu à des mécomptes; si la pratique avait prouvé qu'elles étaient mal conçues; s'il avait fallu les reprendre par la base, c'est moi qu'on aurait accusé, c'est moi qu'on aurait justement vilipendé, puisque c'est moi qui les avais signées. Exposé à pâtir de leur échec, j'aurais dû, en bonne justice, profiter de leur succès. Mais l'homme trouve en lui-même la première récompense du bien qu'il a pu faire, et si les amis pour lesquels j'écris veulent bien ajouter au témoignage de ma conscience celui de leurs sympathies, je me considérerai comme surabondamment payé et récompensé.
Jusqu'à la fin de l'Empire, les forces militaires de la France étaient réparties sur tout son territoire, en vingt et une divisions territoriales. Les régiments étaient distribués dans des garnisons, et en changeaient périodiquement. On se préoccupait uniquement d'assurer leur recrutement, leur logement, leur nourriture et leur instruction. Cette formation répondait peut-être