V FONDS SECRETS
ment d'un coup de poignard à la tête. Il est mort I en 1888, dans ta misère et le délaissement. I Pour en finir tout de suite avec ce triste sujet, je
veux conter son épilogue, parce que j'y fus mêlé par la l^èreté et la mauvaise foi d'un de mes anciens subordonnés. Le maréchal Bazaine avait été condamné aux dépens du procès, et les frais se montaient à un peu plus de vingt et un mille francs. C'était au ministère de la Guerre qu'incombait le soin de les faire rentrer. Mais le condamné était insolvable, ne pouvant pas disposer de la dot apportée par sa femme, et notre recours contre lui, par conséquent, illusoire. L'inten- I dant général Guîllot me remit une note exposant cette situation, et me faisant connaître que le seul moyen d'en sortir était de demander la somme nécessaire aux fonds secrets. J'en parlai au maréchal de Mac Mahon, chef du Gouvernement, et à qui, tous les trois mois, je , rendais compte de l'emploi des fonds secrets. Il pensa, comme moi, que cet effondrement d'un maréchal de France, d'un généralissime, ne pouvait pas décemment aboutira la mise en vente de quelques tuniques, chemises et paires de bottes qui, avec le bSton, recouvert de velours bleu semé d'aigles dorés, constituaient tout l'avoir de notre prisonnier, et il approuva la petite opération financière que je lui proposai. J'inscrivis, en marge de la note de service de l'intendant général Guîllot, cette mention : b Faire payer par les fonds secrets », et je signai. Ceci se passait au mois de décembre 1873. La note fut transmise, comme pièce comptable, au caissier du Ministère, M. Foumier, qui paya. Huit ans plus tard, en 1881, ce même Foumier, qui m'avait fait l'effet d'un très brave homme, se brûla y la cervelle, au moment où l'on venait procéder à la véri- ( fication de sa caisse. Il y laissait un déficit considérable 6 qu'il avait dissimulé jusque-là par des falsifications L d'écritures. Avant l'apposition des scellés, un chef de
bureau de la Direction du contrôle, nommé de Panafieu, fut chargé de faire l'inventaire des papiers, registres et pièces de caisse. Il trouva la note en question et s'empressa de la porter à M. Gambetta, président de la Chambre des députés, et chef de ce qu'on appelait alors le gouvernement occulte. Ce c petit papier i fit quelque bruit dans les couloirs de la Chambre. On se demanda si Ton ne pourrait pas l'exploiter contre moi, et me faire payer personnellement les frais du procès Bazaine. On y renonça, cependant, parce qu'on fut obligé de reconnaître que ma responsabilité était à couvert, et qu'il n'y avait aucun moyen de me jouer ce tour-là.
Un an après, le général Billot devenait ministre de la Guerre. Je l'avais eu comme officier d'état-major stagiaire, alors que j'étais colonel du 3* de chasseun d'Afrique, et il affectait les plus grands égards pour moi. Il me dit un jour, comme preuve de ses bonnes dispositions, qu'il s'était arrangé pour que je n'eusse plus rien à craindre des suites de la dénonciation de M. de Panafieu. Je lui répondis que j'étais touché de sa prévenance, mais qu'il se trompait, s'il s'ims^inait que cette affaire m'avait causé une seule minute d'anxiété, et que je regrettais presque de n'avoir pas vu les gens de la Chambre s'aventurer dans une impasse, en soulevant la question des frais du procès Bazaine, payés sur les fonds secrets du ministère de la Guerre.
Maintenant, le moment me semble venu d'aborder les grandes réformes militaires qui furent accomplies pendant l'année de mon ministère. Elles n'intéressent pas que les professionnels ; elles intéressent tout le monde. Puisque tous les Français passent aujourd'hui un temps plus ou moins long sous les drapeaux ; puisque, en cas de guerre, ils seront tous ap{)elés à prendre les armes, jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans,