‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 209 sur 285 · FRAIS DE SERVICE · texte numérisé non relu

FRAIS DE SERVICE

cette double rubrique ; n Frais de bureau et frais de représentation, n Ces mots de m frais de représentation M étaient mal compris. Les bénéficiaires de l'indemnité, les interprétant à leur point de vue, prétendaient qu'elle avait pour but de leur permettre de s'accorder un plus grand confortable, et d'exercer un plus grand prestige sur la population militaire et civile, par une au t- m entât ion de luxe. Leurs subordonnés, au contraire, étaient disposés à voir dans ce surcroît de solde une obligation morale de recevoir plus libéralement le personnel. Ceux qui touchaient l'indemnité prétendaient en jouir seuls. Les autres prétendaient la partager avec eux. Je fis inscrire les indemnités sous ce seul titre : n Frais de service », et il fut désormais admis que ceux qui touchaient des frais de service en disposaient à leur convenance.

Je fus moins heureux lorsque je m'attaquai à une disposition de la loi sur les grands commandements,

qui réduisait à trois a

déments. Il me semblait absurde qu'après avoir commandé pendant trois ans un corps d'armée, un général fût réduit au commandement d'une simple division, et je faisais remarquer que, lorsqu'un officier est arrivé au sommet de la hiérarchie, il ne peut en descendre, sans perdre toute considération aux yeux de ses troupes qui le considèrent comme indigne du haut poste qu'il avait occupé. Dans les fonctions civiles, il n'y a pas d'exemples d'une disgrâce pareille. Les fonctionnaires ne reculent pas. Un président de tribunal ne redevient pas simple juge, pas plus qu'un évêque ne redevient simple curé. Maïs les militaires qui faisaient partie de l'Assemblée nationale tenaient essentiellement à cette disposition législative. Ils avaient la prétention d'arriver le plus vite possible, même par la politique, et ils ne voulaient pas que les titulaires leur bouchassent l'accès des cimes de l'armée, en s'y éternisant. Aussi qu'est-il

arrivé ? Lorsqu'ils sont devenus, à leur tour, commandants de corps d'armée, ils ont obtenu qu'on laissit tomber en désuétude, dans la pratique, les précautions qu'ils avaient prises contre les commandants primitifs, et qui n'ont été appliquées qu'une seule fois, depuis 1873. Et les auteurs mêmes de la loi, par une interprétation judaïque, se sont bornés à faire permuter entre eux les commandants de corps, après la période triennale. Mon échec ne fut donc qu'apparent, puisque le bon sens que je défendais a fini par prévaloir.

Rappellerai-je encore que, comme ministre de la Guerre, c'est moi qui ai fait passer la loi en vertu de laquelle le duc d'Alençon était nommé capitaine d'artillerie et le duc de Penthièvre lieutenant de vaisseau ? Le parti orléaniste, c'est-à-dire le centre droit, tenait beaucoup à cette loi. Il ne me sut aucun gré de l'avoir défendue, et il allait bientôt me prouver son ingratitude, en étant la cause directe de ma chute ministérielle. Rappellerai-je encore, pour mémoire, que sous mon ministère commencèrent les pourparlers qui devaient aboutir bien plus tard, pour la constitution d'un cercle destiné aux militaires séjournant ou de passage à Paris ?

Le lecteur qui a eu la bonté de parcourir Tensemblede ces Souvenirs, et qui, comme capitaine, comme colonel, comme général de brigade dans la Garde, comme divisionnaire pendant la guerre, puis comme membre du comité de cavalerie, m'a vu l'adversaire déclaré des manœuvres processionnelles de la cavalerie, se demandera certainement quelle forme j'ai donnée à mes rancunes contre le règlement suranné de 1829, pendant mon passage au ministère. Voici. Je n'avais oublié ni la cavalerie ni son règlement. J'avais envoyé mes collaborateurs L'Hotte, de Jessé et Grandin, visiter les grandes cavaleries européennes, en Allemagne, en Autriche et en Russie, afin de rapporter, avec des

DERNIERS TRAVAUX. joi

impressions personnelles, tous les règlements auxquels obéissent ces cavaleries, et, pendant que j'étais ininis- ,tre, une première ébauche avait été dressée du futur (règlement français qui devait résumer tous les perfec- ; tionnemenls réalisés dans le service de l'arme. En : réalité, nous ne faisions que reprendre notre bien. ;. Nous n'empruntions rien. Les étrangers avaient re- > cueilli et développé chez eux les traditions et les pra- ,' tiques de la cavalerie de notre Grande Armée, pendant : que nous les laissions, nous, s'évanouir et se perdre. I II s'était passé pour la science militaire un phénomène analogue à ceux qui se produisirent maintes fois ! dans d'autres domaines. Les Français ont été les initiateurs. Puis, par légèreté, par incurie, ils ont pour

■ ainsi dire dédaigné leurs propres découvertes et ont laissé à d'autres le bénéfice de les exploiter et de les mettre au point. C'est là un des défauts de notre tempérament national. Nous sommes capables de tous les Élans. Puis, nous perdons les avantages de nos efforts par notre horreur du travail continu. Lorsque La Fontaine a écrit sa fable le Lièvre et la Tortue, il a donné au monde l'apoiogue national par excellence et résumé le rôle comparé du Français et de l'étranger,

' aussi bien quand il s'agit du fusil à aiguille, inventé en ' France, au commencement du siècle, et introduit sur les

champs de bataille par la Prusse, que lorsqu'il s'agit 'des formules transformistes, posées par Lamarck, un

Français, et développées par Darwin, un Anglais.

Quoi qu'il en soit, pendant que j'étais ministre, le ; i8* régiment de dragons, dont le commandant était le icolonel L'Hotte, manceuvrait déjà d'après les théories j nouvelles. Mais trois années devaient encore s'écouler

■ avant que ces théories fussent fixées par le règlement ide 1876 qui porte mon nom, dont je continuai l'élabo- ' ration après mon départ du ministère. Comme ces j théories furent appliquées en grand pour la première

fois, sous ma présidence, lorsque je commandais le 9' corps d'armée à Tours, aux manœuvres de Bléré, on me permettra d'en remettre la discussion au chapitre prochain, qui contient l'exposé de cette dernière période de ma vie militaire.

Tous ces travaux administratifs marchaient de front avec la fréquentation obligatoire des séances de l'Assemblée nationale; et ces séances avaient d'autant moins de charmes pour moi, qu'outre la perte de mon temps qu'elles représentaient, par ignorance ou mauvaise volonté ou encore par un zèle intempestif, les députés n'étaient jamais plus contents que lorsqu'ils pouvaient mettre sur la sellette le malheureux ministre de la Guerre. Veut-on un exemple de ces scènes fastidieuses et répétées ? En voici un :

Lorsque le budget de 1874 fut discuté au conseil des ministres, M. Magne nous démontra que si nous n'en voulions pas compromettre l'équilibre, il fallait nous résigner à des réductions de dépenses considérables. Chacun de nous fut donc forcé de venir déposer son offrande sur l'autel de l'équilibre budgétaire, et il fut décidé que pour ma part je réduirais mon budget de cinq millions. C'était une grosse somme à trouver, et chacun sait que le moyen généralement employé par le ministère de la Guerre pour faire des économies consiste à réduire les effectifs. Je proposai donc au Maréchal, qui l'accepta, un expédient d'un usage fréquent : renvoyer par anticipation, dans ses foyers, une classe, trois mois avant l'époque normale de sa libération, et retarder de trois mois l'appel de la classe nouvelle. Lorsque l'Assemblée discuta le budget, M. Magne fit valoir parmi les économies celle de cinq millions que je réaliserais. Si nous avions déclaré le budget de la Guerre irréductible, l'opposition nous eût démontré que nous ne savions pas ce que nous disions, et elle eût plaidé la cause du contribuable. Comme nous offrions

CIN'O MILLIONS D'ÉCONOMIBS. 503

de réduire ce budget de cinq millions, l'opposition entreprit de nous démontrer que nous faisions des éco- ■ Domies dangereuses, et, s'attribuant le monopole du patriotisme, elle se donna le luxe de plaider la cause de l'armée contre le ministre de la Guerre,

Il me fallut monter à la tribune. J'avais un moyen bien simple de me tirer d'affaire et de cultiver une popularité facile en disant ; a Messieurs, j'offrais de me , dépouiller de cinq millions ; vous voulez me les rendre. (Je les reçois avec transport, et je vous remercie avec effusion. » Mais c'eût été manquer de loyauté envers mes collègues du ministère; honnêtement, puisque nous en étions convenus, je devais refuser et, me pla- ■■^ant au point de vue gouvernemental, plaider la cause ides économies. Seulement, il me fallut bien indiquer îles moyens de réaliser ces économies, sans laisser i.aucun service en souffrance, et dire que nous serions I forcés de faire accomplir à deux classes quatre ans et ' neuf mois de service au lieu de cinq ans. Là-dessus, le général Ducrot monta à la tribune pour démontrer que J'allais nuire de la plus terrible façon à la constitution ; des cadres inférieurs; par le ren voi anticipé d'une classe, Iles régiments se trouveraient prématurément privés de > leurs sous-officiers, brigadiers et caporaux les meilleurs, ' que le relard apporté à l'appel de la dernière classe ne 'permettrait pas de remplacer opportunément. Cette l^èse était un trompe-l'œil, et je n'eus pas de peine à |te démontrer à des gens qui pour la plupart déjà récla- Imaîent le service de trois ans. Mais réellement, le geindrai aurait pu se dispenser de susciter ainsi des em- 'barras au ministre de la Guerre, et de les susciter ijgratuitement, car mieux que personne il savait à quoi it'en tenir. Mais cet admirable soldat n'était ni patient (ai commode. Moins de quinze jours après la constitu- 'tion des corps d'arr;iée, il avait écrit au maréchal de ;Mac Mahon une longue lettre pour démontrer qu'il

MKS SOUVENIRS.

était bien loin d'avoir dans son corps tous les effectif) prévus par la loi, et je dus faire remarquer que cette loi militaire avait posé des principes, mais qu'il fallâl bien attendre qu'une loi de finance nous fournit les moyens de l'appliquer.

Il n'en est pas moins vrai que cette économie de cinq millions que j'avais consentie et défendue avec la plus grande loyauté (ut, grâce à l'Assemblée nationale, mal comprise dans l'armée. Beaucoup d'officiers s'imaginaient que j'aurais pu faire ce que j'aurais voulu àt ces cinq malheureux millions, et ils me reprochèreni d'avoir repoussé volontairement le moyen d'améliorer leur situation pécuniaire, en augmentant la solde de certains grades. Il est bien difficile de se dépêtrer au milieu de toutes ces difficultés, encore aggravées par l'incompétence et la mauvaise foî.

Du reste, rien n'est plus lamentable que la position d'un ministre de la Guerre, en butte aux sollicitations contradictoires et intéressées des membres des Assemblées délibérantes. Ils ont tous quelque chose à demander pour leur famille, pour la famille de leurs électeurs, pour leurs circonscriptions prises en masse. 11 faut 'qu'il écoute chacun d'eux. Il faut qu'il les satisfasse, car ils sont impitoyables et intraitables, étant poussés par le souci de Jeur réélection, auquel ils sacrifient toute autre considération. Or, pour les satisfaire, l'infortuné se trouve à chaque pas arrêté par son devoir professionnel qui est de défendre les intérêts de l'armée, généralement incompatibles avec ceux des solliciteurs. Et. s'il perd patience, s'il refuse, d'abord on lui (ait la réputation d'un grossier personnage, et ensuite on vote contre lui, à la première occasion. Appliquer les règles de la responsabilité ministérielle à un ministre de la Guerre, c'est se condamner à en user un par an, et c'est se condamner à faire souffrir l'armée jusque dans ses fibres les plus intimes.

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