‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 210 sur 285 · INFORTUNES D'UN MINISTRE · texte numérisé non relu

INFORTUNES D'UN MINISTRE

De mon temps, la situation était d'autant moins tetiable que les grands changements amenés par la reconstitution de l'armée avaient éveillé toutes les exigences, toutes les cupidités, Pour la reconstitution du matériel, pour l'organisation des nouveaux corps, pour ]a construction des nouvelles casernes, la France s'imposait des sacrifices d'argent énormes, et, par une tendance bien humaine, les membres de l'Assemblée qui votaient ces sacrifices finissaient par s'imaginer que tout cet argent sortait de leur poche, qu'ils devaient en être dédommagés, non pas personnellement, car ils étaient tous d'une probité infaillible , et le règne des pots-de-vin n'était pas encore venu, mais dans la personne de leurs commettants, Pour bien faire, j'aurais dû avoir un régiment d'infanterie, un régiment d'artillerie, un régiment de cavalerie et un bataillon de chasseurs à pied à distribuer à tous les députés, soit de droite, soit de gauche; et encore, ceux qui avaient de grandes villes dans leur circonscription ne se seraient-ils pas contentés d'une partie aussi minime de nos forces nationales, il leur aurait fallu une division. Et il ne venait à l'esprit d'aucun d'eux de se demander si les soldats qu'ils réclamaient seraient bien placés, si les officiers trouveraient leurs avantages dans les séjours qu'ils devraient aux convenances électorales des représentants du peuple. Ainsi, deux régiments d'artillerie de création nouvelle étaient primitivement destinés à la ville de Tours, où ils devaient se trouver parfaitement bien. M. Ernoul, mon collègue dans le premier cabinet du Maréchal, les obtint pour la ville de Poitiers. Il fit décider la construction de la caserne sur les hauteurs qui dominent la ville. Et ce fut une grande déception pour les officiers, car ces hauteurs étaient assez éloignées de tous les quartiers où ils pouvaient se loger. Je me hâte d'ajouter, pour être juste, que l'entreprise .de M. Ernout a fort bien tourné, Des maisons confor-

tables ont été bâties auprès des casernes, et dans ces maisons les officiers trouvent des apf>artements à boa compte. Un magnifique polygone a été installé aux portes de la ville pour les exercices à feu, et aujoard'hui la brigade d'artillerie de Poitiers est une des plu favorisées de France; mais au début, cela ne mardi^ pas, et tout le monde se plaignait.

Les exigences des députés ne portaient pas seulement sur Taménagement des troupes ; quelques-uns d^entre eux avaient réellement des trouvailles de génie dans leurs réclamations ou leurs recommandations. Un jour, je vis arriver dans mon cabinet un petit homme assez disgracieux, boiteux, contrefait, qui portait une perruque ou une chevelure en chiendent, et qui dardait sur moi des regards pleins de menaces. Celait M. de Ventavon, député de Tlsère, avocat, homme d'esprit, caractère honnête, estimé et influent parmi ses coreligionnaires de la droite. Il s'agissait d'un lieutenant d'artillerie qui désirait se marier avec une femme dont il avait déjà quatre enfants. M. de Ventavon désirait que j'autorisasse la régularisation d'une situation qui, dans l'intérêt de la religion et de la morale, ne devait pas se prolonger, a D'ailleurs, disait-il, Mgr l'évêque de Grenoble prenait rintérct le plus vif à cette affaire. » Je répondis à M. de Ventavon que j'avais fort h cœur de lui être agréable, ainsi qu'à Mgr l'évêque de Grenoble, et que leur protégé n'avait qu'à adresser à son colonel une demande en autorisation de mariage, à laquelle je ferais le meilleur accueil, dès qu'elle me parviendrait par la voie hiérarchique, avec l'avis motivé de toutes les autorités militaires intermédiaires.

— C'est, me répondit-il, que cette démarche a été faite, comme vous me l'indiquez. Elle a été repoussée, et je viens, de la part de Ms^r l'évêque de Grenoble, vous prier de revenir sur la décision que vous avez prise.

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■ — Alors, si l'on a déjà refusé l'autorisation, c'est qu'on avait des motifs sérieux de refus. Tout ce que je puis faire, c'est de prier le général Bourbaki, de qui dépend l'officier en question, de se livrer à une nouvelle enquête, en l'informant de votre démarche et du désir de Mgr l'évêque de Grenoble. De mon cûté, je ferai tout mon possible pour vous satisfaire.

— Mais comprenez donc, mon général...

Après cet exorde, M. de Ventavon m'adressa une petite conférence, très éloquente, ma foi ! sur la morale, la famille, les intérêts religieux. J'y répondis en insistant sur ma promesse d'enquête nouvelle. Quand il fut parti, j'écrivis tout de suite au général Bourbaki la lettre promise, et, faisant appeler le directeur de l'artillerie, le colonel Berge, je !e priai de voir si, dans cette circonstance, on ne pourrait pas faire fléchir la règle, en lui disant mon intention de permettre le mariage, à moins d'une impossibilité absolue.

Les renseignements demandés ne tardèrent pas à arriver; ils étaient lamentables. Ils me signalaient la future épouse comme une personne très peu digne d'intérêt. Elle avait bien quatre enfants, mais il était impossible d'en indiquer, même approximativement, les différents pères, et tous les supérieurs de l'officier, aveuglé par sa passion, suppliaient qu'on l'empêchât de commettre une folie qui ferait le désespoir de sa vie. Je fus donc obligé d'exprimer à M. de Ventavon tous mes regrets de ne pouvoir lui être agréable dans cette circonstance, et de lui montrer que j'avais les mains liées par des règlements formels. Il le prit de très haut, me déclara que l'opinion de Mgr l'évêque de Grenoble était souveraine en la matière, et que, lorsqu'un prélat jugeait convenable qu'un officier mît sa conscience en règle, par un mariage qui assurait l'existence de quatre enfants, nul n'avait le droit d'être de l'avis contraire.

Je répliquai à M. de Ventavon que l'évéque de Grenoble et moi, nous étions placés à un point de vue différent; que l'évêque ne voyait que le côté religieux de l'affaire et obéissait au désir bien légitime de ramener une brebis égarée au berc^l; tandis que reioî, j'étais chargé de sauvegarder la considération dont doit être entourée l'armée, et de refuser l'introduction dans cette armée d'éléments indignes d'y figurer; qu'au surplus, les collègues de cet officier auraient le droitd'étre blessés de ma facilité à les mettre en rapport, eux et leurs femmes, avec une personne dont la conduite antérieure avait été scandaleuse et devait l'éloigner de leur contact.

Et comme M. de Ventavon insistùt, je fus obligé de couper court à un entretien désormais devenu inutile, et qui prenait une tournure déplaisante. Il se retira, mais j'avais pour ennemis irréconciliables lui et son groupe.

J'étais en mauvaise veine, car, peu de jours après, j'allais léser, sans le vouloir, dans ses intérêts électoraux, un homme encore plus important que M. de Ventavon, mon collègue, le duc Decazes.

Dans le courant d'avril 1874, j'appris que le 6i' d'infanterie, qui tenait garnison en Corse depuis la guerre, était très éprouvé par les fièvres paludéennes, asseï fréquentes aux environs de Bastia, et qu'il y avait convenance et urgence à le faire rentrer sur le continent. Comme nous étions très économes des deniers de l'Etat, pour que ce mouvement de troupes fût le moins coûteux possible, je prescrivis de prendre, pour aller remplacer le 6i' en Corse, un des régiments les plus rapprochés des ports d'embarquement de la Méditerranée-Justement, le 1 12", qui faisait brigade avec le 6i*, se trouvait à Aix. Leur permutation ne changeait rien à l'organisation de l'armée. Mon chef d'état-major, le général Borel, me la proposa, et j'y consentis, en la

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