‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 211 sur 285 · LES VOLONTAIRES DE LA GARDE · texte numérisé non relu

LES VOLONTAIRES DE LA GARDE

fixant au 15 mai, pour que les corps eussent le temps de se préparer, et aussi pour ménager les intérêts des officiers, à qui les changements de garnison coûtent toujours quelque argent.

Je fus très étonné, à Tune des séances du Conseil, d'entendre le duc Decazes m'interpeller à propos de cette mutation que je ne croyais pas devoir l'intéresser. C'est que dans le 1 12' de ligne se trouvaient tous les engï^és conditionnels de la Gironde, ceux que l'on appelait alors des volontaires d'un an, et ces jeunes gens appartenaient à des familles aisées, fine fleur du contingent électoral du duc Decazes. Ces familles, désolées de voir leurs enfants passer la mer, avaient porté leurs doléances auprès de mon collègue, qui avait un intérêt évident à les ménager, et qui se faisait l'écho de leurs plaintes. Je déclarai au duc Decazes que si j'avais pu connaître les raisons qui valaient au ii2* de ligne sa particulière sollicitude, j'aurais certainement désigné un autre régiment pour la Corse. Et, comme il insistait, le Maréchal me dit qu'on devait, en cette circonstance, lui donner satisfaction. Il fallait donc, ou bien faire passer les volontaires de la Gironde dans un autre régiment, ou bien faire aller un autre régiment en Corse ; et ce second moyen était le plus praticable, car, avec le premier, on eût voulu savoir pour quelle cause les volontaires de la Gironde étaient ainsi favorisés. Je priai le général Borel de choisir un autre régiment pour aller relever le 61*. Mon collaborateur se montra très contrarié. Tous les ordres étaient expédiés. On ne comprendrait pas pourquoi ils seraient rappelés.

— Ça m'est égal, lui dis-je, le désir du Maréchal est un ordre. Arrangez-vous comme vous voudrez.

— Soit, dit-il, mais laissez-moi un peu de temps, pour trouver un prétexte plausible à ce revirement ; autrement, on croira que nous ne savons pas ce que nous faisons, au ministère.

— Prenez tout le temps qu*il vous faudra, mais il est entendu que le 1 12* de ligne n*ira pas en Corse.

— Entendu et compris !

L'affaire était ainsi réglée, je ne m'en occupai plus.

Le dimanche suivant, l'idée me vint de me rendre à la réception dominicale du président du Conseil, au ministère de l'Intérieur, place Beauvau, à Paris. Pendant l'hiver précédent, bien que le siège officiel du Gouvernement fût à Versailles, le Maréchal avait ouvert les salons de l'Elysée. La maréchale de Mac Mahon, qui avait paru d*abord un peu froide, avait vite conquis les sympathies du public politique et mondain qui se pressait autour d'elle. Elle recevait avec un tact et une affabilité de grande dame, et le Maréchal apportait à ces soirées les charmes de sa bonhomie.

Quelques ministres avaient suivi cet exemple. J'étais resté à Versailles, et généralement je profitais du dimanche pour m 'ensevelir dans le travail, favorisé par la fermeture des bureaux et la suspension de toutes les visites intéressées. Ce soir-là, j'allai prendre le train à neuf heures. C'était un des premiers beaux jours de printemps ; mais à la nuit le temps s'était gâté, et il pleuvait. A toutes les stations, la foule des promeneurs du dimanche, chassée par la pluie, assiégeait le train, devenu insuffisant, et qui, subissant un retard considérable, n'arriva à Paris qu'à dix heures et quart. A la gare Saint- Lazare, pas de voiture. Je finis pourtant par découvrir un fiacre antédiluvien, conduit par un cocher crasseux et attelé d'une haridelle déferrée qui arriva sur trois jambes place Beauvau. J'allai aussitôt saluer le duc de Broglie, qui, moitié riant, moitié sérieusement, me dit :

— Ah! mon cher collègue, vous n'êtes guère aimable.

— Sapristi ! monsieur le duc, répondis-je, si vous saviez quel mauvais sang je me suis fait pour arrivera

UNE RÉCEPTION FRAICHE. jn

votre réception, vous ne m'adresseriez pas de reproche. Et en quoi ne suis-je guère aimable ?

— Eh ! ma brigade de gendarmerie de Bernay ! Vous avez oublié cette petite affaire?

— Je n'ai pas le moins du monde oublié votre brigade de gendarmerie; mais, pour l'installer à côté de chez vous, iV faut qu'il y ait une entente préalable entre trois ministères : la Guerre, l'Intérieur et la Justice, dont dépendent les gendarmes. Toutes les formalités sont accomplies, et, pas plus tard que demain, vous aurez votre brigade de gendarmerie.

— C'est égal, convenez que vous auriez pu y mettre plus d'empressement.

— Je vous assure que non.

Et, un peu énervé par cette conversation, je pris congé du duc de Brogiie pour pénétrer dans un second salon. Là, je tombai sur le duc Decazes qui causait avec M. de Carayon-Latour , député de la Gironde, comme lui, et, comme lui, intéressé à l'aflfaire des volontaires. Ils ignoraient tous deux le contre-ordre donné au départ de ces jeunes gens, et le duc m'interpella avec une telle vivacité que, de bonne foi, je crus qu'il plaisantait :

— Alors, général, vous voulez que les volontaires de la Gironde aillent en Corse!

— Les voyages forment la jeunesse, répondis-je gaiement. Vos volontaires ont tout intérêt à visiter ce beau pays. Quand j'ai été nommé général de division, mon ambition était d'aller commander en Corse.

— Pourquoi ne les envoyez-vous pas en Cochinchine?

— Justement j'y songeais. Si voua voulez, j'arrangerai cette affaire-là avec l'amiral de Dompierre d'Homoy.

Le duc, outré, me tourna les talons et me laissa en ts^k tête avec M. de Carayon-Latour, qui me dît :

^jiLthk tête avec M.

5ia MES SOUVENIRS.

— Voyons , monsieur le ministre , arrangez donc cette difficulté.

— Mais elle est terminée, votre difficulté. Vos jeunes gens resteront. Il n'y a pas de péril en la demeure ; ils ne devaient pas partir demain matin. Donnez-moi le temps qui m'est nécessaire pour avoir Tair de savoir ce que je fais.

A ce moment, le duc revenait sur nous et, s'adressant à M. de Carayon-Latour, lui disait :

— Eh! laissez-le donc! Ne voyez-vous pas que, depuis qu'il est ministre, il a pour unique préoccupation de piétiner sur la loi?

La sortie était vive, et d'autant plus déplacée que, dans l'espèce, le seul reproche qu'on eût pu m'adresser était précisément celui d'être inflexible sur le règlement.

— Monsieur le duc, répondis-je, je ne sais pas si vous avez fait vos études pour être avocat. Mais je sais que vous compromettez les causes que vous défendez.

La réplique n'était ni bien méchante ni bien forte. Je n'avais pas trouvé mieux. Je la soulignai, en tournant, moi aussi, le dos à mon interlocuteur, pour aller saluer la duchesse Decazes que je venais d'apercevoir au fond du salon. Et cinq minutes après, je quittai sans regret le ministère de l'Intérieur pour reprendre le train de Versailles, plongé dans des réflexions qui m'amenèrent à conclure que j'avais eu une mauvaise idée de me mobiliser ce jour-là, par déférence pour le président du Conseil. Et, en regagnant mon domicile, je m'amusai à récapituler tous les ennemis que j'étais parvenu à me mettre sur les bras, sans avoir jamais recherché autre chose que la justice et le bien du service.

L'Assemblée nationale, pensai-je, se subdivise en différentes catégories, selon les points de vue auxquels

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