‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 22 sur 285 · UN COLONEL DE CUIRASSEERS · texte numérisé non relu

UN COLONEL DE CUIRASSEERS

raconta ses déboires. Il avait été forcé de quitter le 3" de lanciers, parce qu'il n'avait pas pu s'entendre : le colonel du Frétay. Je connaissais le colonel du Frétay et le tenais pour un très galant homme, mais il était dominé par sa femme, fille du général de Mirbeck, qui avait hérité de son père un caractère violent, emporté ; peut-être des questions de personnes avaientelles influé sur des questions de service; peut-être Martin n'avait -il pas tous les torts; nous nous séparâmes bons amis et nous donnâmes rendez-vous à Paris,

nous devions nous revoir. C'était un homme intelligent, laborieux, un des premiers officiers français qui se soient avisés d'étudier les armées étrangères. Il avait publié un travail très complet sur l'armée anglaise ; mais ses démêlés avec le colonel du Frétay et les Dotes qui en étaient résultées l'avaient fait rayer du tableau d'avancement. Il comptait sur moi pour l'y faire inscrire. Quoique très opposé à ce genre de démarches, dont je ne me suis jamais servi pour moi-même, je le présentai au maréchal Canrobert, et le bon Maréchal, qui le prit pour une victime expiatoire, s'intéressa à lui et obtint sa réintégration sur le bienheureux tableau.

En 1870, Martin était colonel du 6" de cuirassiers. Son régiment, resté à Paris, ne fut mis en route que vers le 20 août pour le camp de Châlons, après nos premiers désastres. Le 30, il assistait à la bataille de Beaumont ; mais pendant que le 5* de cuirassiers, qui faisait brigade avec son régiment, était abtmé dans une charge de dévouement, le 6" de cuirassiers, tenu en réserve, restait intact, et deux jours plus tard, à Sedan, partageait le sort de l'armée, sans avoir (ait de pertes notables. Après la capitulation de Metz, prisonnier de guerre, interné à Bonn, je rencontrai le colonel Martin, qui ne put pas ne pas me reconnaître, puisque j'étais encore en uniforme. 11 affecta de ne pas

me saluer. C'était une attitude qu^I avait adoptée visà-vis de tous les chefs de l'armée française. II posait en patriote ulcéré qui ne pardonne pas aux généraux les malheurs de la patrie. Il s'en prenait surtout au maréchal Le Bœuf et cherchait à exciter contre lui l'animad version des autres officiers prisonniers. A peine tolérable chez un héros, cette attitude était tout à fait scandaleuse de la part d'un homme qui n'avait pas mieux fait que les autres. Les choses allèrent si loin que le commandant de place prussien , un jeune lieutenant de hussards, à l'appel général auquel tous les officiers, à partir du grade de colonel, étaient tenus de se rendre trois fois par semaine, lui signifia que s'il ne changeait pas de conduite, il le ferait mettre en prison ; et le colonel, si hautain envers ses anciens chefs, dut s'incliner devant la moustache naissante du lieutenant vainqueur.

A la paix, il revint à Rambouillet, pour réorganiser son régiment, et ne prit aucune part aux opérations contre la Commune. Mais après la défaite de l'insurrection, le 6* de cuirassiers fut versé à Paris dans la division de cavalerie du général du Frétay, faisant partie du corps d'armée que je commandais. Le colonel Martin jouait de malheur; le général du Frétay avait conservé de lui un souvenir amer; et le colonel, s'il avait droit à ma justice, ne pouvait décemment compter sur une bienveillance qu'il avait si mal récompensée. Il se fit porter malade. L'affaire ne traîna pas. Je le soumis à l'examen d'une commission médicale, qui le déclara en parfaite santé, et je lui infligeai une punition sévère que les circonstances rendaient tout à fait nécessaire. Il demanda sa retraite et se lança dans la politique avancée. Il était mûr pour le Conseil municipal. Les électeurs parisiens l'y envoyèrent; il y joua un rôle effacé et ne fut pas réélu. Alors il se fit journaliste, et il est mort, il y a quelques années, administra-

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