‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 224 sur 285 · CUIRASSIERS ET DRAGONS · texte numérisé non relu

CUIRASSIERS ET DRAGONS

de supprimer les cuirassiers et de les remplacer par des dragons, afin d'avoir toute la cavalerie armée du fusil et prête à combattre à pied. C'était proprement la suppression de la cavalerie qui n'agit que par son choc. Le général L'Hotte dit simplement ceci :

■ Je prie que l'on réponde à ces deux questions : a Première question. — Si, à la guerre, vous deviez être chargés par une troupe de cavalerie, préféreriezvous être chargés par des cuirassiers ou par des dra-

Tout le monde répondit : Par des dragons.

• Seconde question. — Sï, à la guerre, vous aviez à charger, préféreriez-vous charger à la tête d'un régiment de cuirassiers ou à la tête d'un régiment de dragons? n

Tout le monde répondit : A la tête d'un régiment de cuirassiers .

Néanmoins, on décida, en principe, qu'un régiment de cuirassiers sur deux serait décuirassé. Puis, le bon sens prévalut, et les cuirassiers gardèrent leur cuirasse.

Le second sujet traité fut la charge. Le règlement de 1S76 veut que le chef de la troupe qui va charger la conserve le plus longtemps possible dans sa main, et qu'arrivée à une cinquantaine de mètres de l'ennemi, toute la troupe se précipite avec la plus extrême violence. En prescrivant cette disposition, j'avais pour moi l'avis de tous les hommes de guerre, et, entre autres, du maréchal Mac Mahon et du maréchal Canrobert, qui m'ont soutenu dans une polémique instituée à ce propos, Le règlement de iSSi, substitué au mien, contesta la nécessité de la charge à outrance, et voulut faire prévaloir cette théorie singulière, qu'il faut aborder l'ennemi en conservant un alignement parfait. C'est l'idée la plus fausse et la plus anticavalière que l'on puisse avoir. Pour rester alignée, une troupe de cava-

lerie doit régler son allure sur celle de ses plus mauvais chevaux, car, si elle veut profiter de la vitesse de ses meilleurs chevaux, il est clair qu'elle ne restera pas alignée. Donc, vouloir qu'elle reste alignée, c'est vouloir lui enlever tout entrain, tout mordant au profit de l'ennemi, car jamais une troupe qui ne pense qu'à conserver son alignement n'abordera l'ennemi; elle sera rompue et mise en fuite avant le contact. Quand on charge, les hommes sont instinctivement portés à se pendre aux rênes et à arrêter leurs chevaux. Si vous leur prescrivez l'alignement, ils finiront par charger au pas. Et puis, qu'on se rende donc compte de ce que c'est qu'une cavalerie.

A l'époque où la nôtre faisait l'admiration de l'Europe, voici ce qu'en disait un de ses meilleurs généraux, après les fameuses charges du premier Empire : c II est à remarquer que sur cent cavaliers pris au hasard, il n'y en a que vingt-cinq ou trente au plus qui, maîtres de leurs chevaux, maniant bien leurs armes, électrisés par les circonstances, animés par l'ardeur des braves, chargent franchement, ne s'amusent pas à parer et ne sont occupés qu'à frapper. Ce sont ces ving^t-cinq braves sur cent qui décident les affaires. Après eux, il y en a à peu près autant de seconde classe qui, lorsqu'ils le peuvent sans risques, donnent quelques coups de sabre, mais qui, avant tout, cherchent à parer ceux qui les menacent. Enfin, les autres, c'est-à-dire à peu près la moitié, embarrassés d'eux et de leurs chevaux, ne songent qu'à leur salut, sont à peine en état de donner quelques coups et ne cherchent que le moment d'échapper par la fuite à tous les risques que leur faiblesse exagère. »

Et on aurait voulu immobiliser, annihiler ce quart c qui décide les affaires » en le forçant à régler sa marche sur la moitié qui ne songe qu'à fuir! Et on aurait perdu cette élite qui ouvre dans les rangs de

Page 1