‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 226 sur 285 · LE GÉNÉRAL BERTHAUT · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL BERTHAUT

dans un profond désespoir. Mais il ne sut pas résister aux cbannes d'une étrangère qui avait été la femme d'an officier français, et il ne sut pas non plus cacher saf&samraent son bonheur. La malignité s'empara de cet amour sénile jusqu'à transformer la brune sirène en une espionne, et le Maréchal, qui n'avait aucun goût pour les scandales, se décida à se séparer du ministre de la Guerre, Le générai de Cissey faisait une saison d'eaux à Contreséville et se croyait inébranlable, lorsqu'il apprit sa disgrâce par un journal qui avait devancé l'officier d'ordonnance envoyé par le Maréchal pour la lui notifier. Le général, qui était sénateur inamovible, devait bientôt succéder au général Espivent de la Villeboisnet dans le commandement du II" corps à Nantes.

Figure austère, au physique comme au moral, grave, ftoid, sérieux, le général Berthaut, que personne ne vit jamais rire, possédait deux qualités éminentes : un talent d'organisateur de premier ordre et une puissance incomparable de travail. 11 avait présidé, comme colonel d'état-major, à l'organisation de la garde nationale mobile, et pendant le siège de Paris il avait eu la chance de commander la belle brigade d'infanterie rappelée de Rome et composée de deux admirables régiments de la vieille armée qui furent le noyau de la résistance active, et perdirent plus de monde à eux seuls que tout le reste de l'immense garnison parisienne. Il avait été naturellement, après la guerre et la Commune, chargé de l'organisation de ta nouvelle armée territoriale, était devenu l'âme de la commission qu'il présidait, et avait consacré toutes ses forces à cette œuvre nouvelle. Ce fut un ministre travailleur, trop travailleur peut-être, car, au lieu de se borner à imprimer l'impulsion à tous les services, il voulait tout faire par lui-même, tout voir, tout surveiller, tout embrasser. De sorte que, dans cette immense

machine du ministère, bien des choses lui échappaient qu'il aurait vues s'il les avait regardées de plus haut, et que, travaillant comme un directeur, il laissait aux autres directeurs une indépendance dont ils proStaleni pour assumer des responsabilités qui retombaient sur lui. J'en fis personnellement l'espérience.

La brigade d'artillerie du g' corps faisait ses exercices à (eu au camp du Ruchart. Un jour, dans une carrière de sable qu'exploitait le génie pour ses travaux de terrassement, un soldat d'infanterie fut pris sous un éboulement et grièvement blessé. Le médednmajor de l'artillerie, jugeant le cas grave, évacua le blessé dans une voiture d'ambulance menée par un conducteur du train, sur l'hôpital de Tours, à vingthuit kilomètres de là. Quand la voiture arriva à 5<i destination, l'homme était mort. Cet accident, dans lequel on pouvait voir une négligence coupable et le mépris de la vie des soldats, fut très commenté, et, après enquête, j'infligeai huit jours d'arrêts au médecin pour n'avoir pas fait accompagner le blessé par un înârmier qui aurait pu le secourir. Ce médecin réclama, en s'appuyant sur un article du règlement, déclarant qu'un homme gravement malade ne doit pas être soigné à l'infirmerie, mais doit être expédié de suite à l'hôpital- Sa réclamation , transmise par la voie hiérarchique, passa sous mes yeux, et j'eus soin d'y joindre un rapport constatant que je l'avais puni, non pas parce qu'il avait envoyé l'homme à l'hôpital, mais parce qu'il l'y avait envoyé sans secours et sans surveillance, pour une route de vingt-huit kilomètres. J'ajoutai que la réclamation du docteur étant inconvenante dans la forme et dans le fond, je priais le ministre d'augmenter la punition.

Je reçus bientôt une lettre ministérielle signée par le général de Bouchemann qui avait dans son service le personnel de médecine militaire, et qui me prescri-

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vait de faire faire une enquête et de lui en transmettre le résultat. A cette lettre qui bouleversait toutes mes idées sur la discipline, je répondis qu'il n'y avait pas d'enquête à faire, que l'enquête avait déjà été faite, et que si le ministre touvait la punition injuste, il n'avait qu'à la lever. Toujours sous la signature du général de Bouchemann, le ministre leva la punition. Je mis sa décision à l'ordre du coqDS d'armée, et, naturellement, je témoignai au général Berthaut une froideur à laquelle il avait l'air de ne rien comprendre.

A quelque temps de là, autre incident médical à Châteauroux. Le médecin-major du 90' de ligne provoqua les plaintes de l'administration des hospices civils de la ville où étaient traités les soldats, en l'absence d'hôpital militaire, en affichant des prétentions qui déplurent au personnel médical de l'établissement. L'intendant du corps d'armée appela mon attention sur cet abus, Je lui répondis que je ne voulais plus m'occuper d'une affaire où serait mêlé un médecin quelconque, et qu'il devrait s'adresser directement au ministre, parce que j'avais sujet de croire que le ministre voulait soustraire les médecins à l'autorité militaire. Ma lettre passa sous les yeux du ministre, qui en fut étonné, fit une enquête, remonta à l'origine du conflit. Et ce fut le malheureux général de Bouchemann qui paya les pots cassés. Il fut relevé de ses fonctions. Le ministre m'en prévint amicalement, et je n'eus plus qu'à le remercier. Le général de Bouchemann mourut peu de temps après. Je l'avais eu sous mes ordres au ministère. Je l'avais toujours traité bienveillamment, et, de son côté, il n'avait aucune raison de m'être désagréable, car nos rapports amicaux remontaient à Cornpiègne, en 1866. C'était un de ses employés qui avait pris tout sous son bonnet, et lui avait fait signer des lettres qu'il n'avait même pas pris le temps de hre. En cette année 1877, j'assistai à trois ou quatre

dîners intéressants à T Elysée; car bien que Versailles fût encore le siège officiel du Gouvernement, le Président de la République et les ministres habitaient presque constamment Paris. Je fus donc d*un grand dîner donné en Thonneur du général Grant, l'ancien président des États-Unis, le héros de la guerre de Sécession, le vainqueur de Richmond. Son extérieur n'était réellement pas en rapport avec sa réputation. Il n'offrait absolument rien de remarquable ni d'attirant, et, comme il ne disait pas un mot de français, sa froideur naturelle paraissait encore augmentée par la difficulté des communications.

Bien différent de lui m'apparut, dans un autre dîner, le général Ignatieff, le promoteur de la guerre russoturque qu'on préparait alors. Le général qui passait par Paris, se rendant à Londres, se montra un causeur éblouissant et un diplomate de l'école bismarckienne, déroutant les gens, en ayant l'air de tout dire, comme les diplomates de la vieille école les déroutaient en ayant Tair de tout cacher. Il nous demanda tranquillement si nous étions prêts à prendre part à la guerre, et comme nous lui répondîmes que nous n'avions aucune raison de nous y mêler, il nous développa cette thèse qui semblait, d'ailleurs, un mot d'ordre, que le conflit entre la Russie et la Turquie entraînerait fatalement une conflagration générale. Ses prévisions furent heureusement démenties.

Il y eut encore une fête parfaitement réglée à l'Elysée pour la réception du czaréwitch, le futur empereur Alexandre III, et de ses frères, avec grand dîner et représentation de la Comédie française dans une salle de spectacle improvisée. On y joua, entre autres pièces, ï£^é de la Saint-Martin^ et Mlle Croizette y fit tourner toutes les têtes. On se rendait compte de la reconnaissance que nous devions au Czar pour sa récente intervention en notre faveur. L'alliance franco-russe

était déjà, pour ainsi dire, dans l'œuf, et tout le monde s'épuisa en prévenances et amabilités vis-à-vis de nos hôtes illustres. Sans la politique d'effacement systématique et d'aplatissement raisonné vis-à-vis de l'Allemagne qui a prévalu après le Maréchal, la Russie et la France seraient soudées par de mutuelles sympathies depuis bien des années déjà, et ce n'est pas du fond de son cercueil, c'est en pleine possession du pouvoir suprême, que le glorieux assaillant de MalakofE aurait vu les étendards russes et les étendards français se confondre en un fraternel embrassement. L'accueil plein de déférence et de cordialité qui fut fait au czaréwitch éveilla en lui les sympathies qu'il manifesta si souverainement comme empereur. 11 nous frappa tous par sa stature colossale et par une apparence extraordinaire de force unie à un grand air de bonté. On l'appelait déjà le II bon géant ».

Au point de vue militaire, la guerre russo-turque qui suivit de près la visite des princes russes fut des plus intéressantes. Elle révéla que l'immense empire de Russie n'avait pas encore accompli les progrès qui devaient mettre son armée au niveau des armées modernes ; car il fallut à cette armée plus de deux mois pour passer le Danube, et cette guerre, que ie gouvernement russe préparait depuis plus d'un an, en soulevant les populations chrétiennes de la Turquie, en suscitant au Sultan des embarras jusque dans sa capitale, cette guerre qui semblait ne devoir être qu'une marche triomphale des Russes sur Constantinople, faillit aboutir à un échec devant Plewna, admirablement défendue par Osman-Pacha, devant Plewna dont les Russes ne seraient peut-être pas venus à bout, sans le secours de la belle petite armée roumaine. Ce qui manqua surtout aux Russes pendant cette période, ce fut un grand général, car le grand-duc Nicolas, frère de l'Empereur, qui commandait en chef, se montra

insuffisant ; ce fut aussi une administration capable et honnête. Mais la guerre russo-turque mit-elle du moins en relief quelques belles figures de soldats, comme Gourko et SkobeleflF.

Au point de vue politique, la guerre russo-turque a exercé une influence considérable sur les destinées de TEurope, en modifiant le système des alliances internationales. Le traité de Berlin, en détruisant les stipulations du traité de San-Stefano, fit perdre à la Russie la majeure partie des avantages qui lui avaient coûté si cher. M. de Bismarck, en l'imposant, a peut-être commis une faute analogue à celle que commit Napoléon I*, en faisant succéder la déception aux rêves qu'il avait éveillés à Tilsitt dans Tâme d'Alexandre. Il a aliéné pour longtemps à son pays, par une incroyable ingratitude, les sympathies d'un allié fidèle, et fait succéder des rancunes difficiles à oublier à l'intimité cordiale qui servit si longtemps de cadre à la politique russe et allemande. L'alliance franco-russe, qui produira ses fruits le jour où notre pays sera doté d'un gouvernement un peu plus semblable à celui de la Russie, avait jeté sa première racine en 1875, par l'intervention en notre faveur du czar Alexandre. Et c'est peut-être pour répondre à cette intervention qui avait dérangé ses projets, que M. de Bismarck se montra si peu favorable à la Russie, à la conférence de Berlin. Il renforça, il accentua la politique qu'il voulait châtier, et Ton peut dire que cette alliance franco-russe jeta une seconde racine plus solide encore, grâce au traité de Berlin.

Je ne puis pas passer sous silence, arrivé à cette période de mes Souvenirs y ce que l'on a appelé le coup d'État du 16 Mai. Depuis le jour où, forcé de s'incliner devant la majorité républicaine de la Chambre des députés, le Maréchal avait remplacé dans ses conseils les hommes au milieu desquels il était habitué à vivre par les Dufaure, les Marcère, les Ricard et les Jules

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