‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 227 sur 285 · LE 16 MAI. S · texte numérisé non relu

LE 16 MAI. S

Simon, c'est-à-dire par des gens qui représentaient des tendances opposées aux siennes et appartenaient à une couche sociale différente de la sienne, la vie n'avait été pour lui qu'une série de déboires, de jour en jour plus amers. Et les conservateurs, battus, tout en le laissant sous le fardeau du pouvoir, n'avaient cessé de l'entretenir dans l'espoir d'un retour ofîensif, dont le Sénat, où ils avaient encore la majorité, serait le pivot. Mais ni lui ni eux n'avaient un plan bien déterminé, et le Maréchal, s'il sentait grandir ses répugnances et s'étendre l'influence de Gambetta, jusque sur ses ministres, ne savait pas au juste à quel point précis s'arrêterait sa patience. La Chambre, en discutant l'abrogation de la loi sur la Presse et la publicité des séances des conseils municipaux, sans que les ministres jugeassent bon d'intervenir, fit déborder une colère longtemps contenue. Et, un beau matin, le jour même où l'on enterrait ce joyeux compagnon qui s'était appelé Ernest Picard, le Maréchal, outré, sans prendre l'avis de personne, se débarrassa d'un coup d'épaule, par une lettre adressée à M. Jules Simon, président du Conseil, de tout un personnel dont les idées, dont les manières, dont les allures, dont tes familles mêmes lui déplaisaient,

C'est ce qu'on a appelé le 16 Mai. Le ministère Jules Simon donna sa démission et fut remplacé par un ministère de Broglie, avec M. de Fourtou, homme réputé énergique, à l'Intérieur. Ce ministère commença par proroger les Chambres pour un mois. Le soir même, les gauches du Sénat et de la Chambre, réunies au Grand Hôtel, signèrent deux manifestes énergiques contre ce qu'elles appelaient un coup d'Etat parlementaire. Les signataires de ce manifeste se mettaient dans leur tort, en dénonçant au pays, comme une illégalité et un coup d'Etat, un acte par lequel le Maréchal ne sortait pas de son râle constitutionnel, car il

avait parfaitement le droit de remercier et de choisir ses ministres, comme il avait le droit, dont il allait bientôt user, d'en appeler au pays, en demandant au Sénat la dissolution de la Chambre des députés.

Certes, on pouvait se dispenser de faire le i6 Mai. Le Maréchal, qui avait déjà avalé tant de couleuvres et qui devait encore en avaler tant d'autres, aurait pu se montrer plus patient. Mais, du moment qu'on faisait le i6 Mai, il fallait le réussir. Dans une entreprise semblable, il faut triompher, parce que, comme l'écrivait Emile Ollivier dans une étude qu'il adonnée à la Revue des Deux Mondes sur l'empereur Napoléon III, c une levée de boucliers sans résultats anéantit pour bien des années les forces et les hommes d'un parti, et on méprise toujours celui qui tombe » .

Et pouvait-on réussir le i6 Mai, c'est-à-dire obtenir du pays un retour aux idées conservatrices, représentées par des monarchistes ? Je sais très bien que l'entreprise péchait par la base, car le i6 Mai aurait dû être le prélude d'un gouvernement définitif et monarchique, et ceux-là mêmes qui le faisaient étaient obligés de déclarer qu'ils ne voulaient pas détruire la République. Ils s'étaient donc acculés à cette situation ridicule de prier le pays d'affirmer la République, en votant contre les républicains. Par conséquent, aucun avenir. Et si le i6 Mai avait réussi, on aurait vu recommencer la comédie qui l'avait précédé. Mais, néanmoins, sans avenir, sans issue, je suis persuadé qu'on pouvait obtenir des électeurs les choix qu'on désirait, quitte à les exploiter ensuite.

Et comment pouvait-on réussir? En ne regardant pas derrière soi, en jetant le fourreau dont on avait tiré lepée, en marchant carrément et vite. Je ne sais pas si, à la place du maréchal de Mac Mahon, j'aurais fait le i6 Mai. Je ne le crois pas; mais si je l'avais fait, voilà comment il me semble que j'aurais procédé, Pen-

POUVAIT-ON RÉUSSIR î 551

dant que les membres des deux gauches rédigeaient au Grand Hôtel leur manifeste révolutionnaire et inconstitutionnel , comme les Chambres étaient prorc^ées , comme ils n'étaient plus couverts par l'inviolabilité parlementaire, froidement, j'aurais fait cerner l'immeuble par de l'infanterie, en employant la cavalerie à inviter les citoyens à rentrer chez eux. Poliment, j'aurais cueilli les signataires. Je les aurais conduits à Mazas, où je les aurais fait entourer de toutes sortes d'égards, et où je leur aurais fait apporter à manger par les premiers restaurateurs de la Capitale. Le lendemain , j 'aurais mis en état de siège tous les départements dans lesquels se serait manifestée la moindre hostilité. Puis, comme cette situation ne pouvait pas se prolonger trop longtemps, j'aurais enlevé le plus rapidement possible la dissolution de la Chambre et procédé à de promptes élections générales, non pas au milieu du silence, mais au milieu des égards des journaux, maintenus par l'état de siège dans les limites de la politesse et des discussions courtoises. Il est possible, probable même, que les hommes d'ordre, c'est-à-dire l'immense majorité du pays, eussent obéi à cet instinct tout-puissant chez eux, qui les porte à admirer dans un gouvernement une fermeté et une décision dont ils se sentent eux-mêmes incapables. Quant aux autres, ils ne sont réellement méchants que lorsqu'on est faible. Et, dans ces conditions, les élections générales auraient très bien pu être conservatrices.

Ce n'est pas précisément ainsi que les choses se passèrent. Les conseillers du Maréchal lui firent proclamer bien haut qu'il ne sortirait jamais de la légalité. Ces assurances étaient inutiles, car son caractère et son passé répondaient de lui. Les multiplier ainsi, c'était presque indiquer qu'on aurait bien voulu sortir de la légalité, mais qu'on n'osait pas. Se défendre paravance d'un projet, c'est avouer jusqu'à un certain point qu'on

Ta caressé. Est-ce qu'une honnête femme éprouve le besoin d'affirmer sa vertu, alors que Tidée d'une faute ne lui vient même pas à l'esprit? Quand elle proteste de sa fidélité, c'est parce qu'elle se sent soupçonnée, et c'est bien souvent aussi parce qu'elle se soupçonne elle-même.

Les ministres s'épuisaient, de leur côté, à affirmer leur amour de la légalité. En réalité, aucun d'eux ne songeait à rompre les ponts derrière lui et à se couper la retraite. Tous se ménageaient d'avance une porte de rentrée dans la politique, en cas d'insuccès. Tous, ils avaient l'esprit hanté par les souvenirs du procès de M. de Polignac. Tous ressemblaient à ces gendarmes dont j'ai déjà parlé et à qui l'on venait de commander la charge, en leur rappelant que leurs chevaux leur appartenaient. Il résulta de cette prudence que le personnel politique d'exécution marchanda son dévouement et prit, lui aussi, ses précautions. Et, en bonne justice, on ne pouvait l'en blâmer. A-t-on le droit d'exiger des gens qu'ils se jettent à l'eau, quand on refuse soi-même de se mouiller les pieds? Et l'électeur, livré à lui-même, ne comprenant pas qu'on bouleversât tout pour substituer simplement un ministère de Broglie à un ministère Jules Simon, abandonna un gouvernement sans vigueur réelle, pour suivre une opp>osition qui savait ce qu'elle voulait, qui avait un but et qui y marchait tête baissée.

Quant à nous autres, les commandants de corps d'armée, qui tenions en main la force réelle, on ne s'inquiéta pas de savoir ce que nous pensions. On ne nous demanda pas notre avis. On ne nous donna aucune instruction. On avait l'air de se défier de nous. Et j'en connais qui furent blessés de ce qu'ils considéraient comme une défiance injurieuse, et qui se trouvèrent ainsi tout préparés aux avances dont ils devaient devenir plus tard l'objet de la part de Gambetta.

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