SE SOUMETTRE OU SE DÉMETTRE
nonce formellement dans son message qui précéda les élections, en disant que 0 son devoir grandirait avec le péril, et qu'il resterait pour défendre, avec l'appui du Sénat, les intérêts conservateurs ». Mais le Sénat ne voulait pas s'eng^er davantage, et son président signifia formellement que, dans les circonstances actuelles, il ne fallait plus compter sur lui. D'autre part, le Maréchal ne trouvait pas un ministre des Finances assez sûr de l'avenir, pour se risquer à ordonner la levée des impôts par décret présidentiel. I,e Maréchal se trouvait donc désarmé, et il dut, le 13 décembre, renoncer à utiliser le dévouement absolu des hommes de cœur qui composaient le Cabinet Rochebouét. Ce jour-là je déjeunai au ministère de la Guerre avec le général Douay, commandant le 6' corps. Le repas fut très gai ; notre amphitryon se montrait plein de confiance. Comme il avait à travailler avec son chef d'État-major général, il nous rendit notre liberté de bonne heure, et, en sortant, je rencontrai le général Ducrot envoyé pour annoncer au général de Rochebouët la fin de son ministère, qui avait duré vingt-huit jours.
Le Maréchal venait de confier le pouvoir à M, Dufaure. J'avais connu un peu M. Dufaure pendant mon ministère. Il méritait son surnom de sanglier. C'était un homme bourru, bougonnant perpétuellement, qui se couchait au crépuscule et se levait à l'aube, maïs honnête, pratique, raisonnable, habitué aux Assemblées, soucieux de ses devoirs. Malheureusement, il était toujours du parti de M, Thiers et devait servir ses rancunes posthumes. 11 souligna la victoire des républicains sur le Maréchal, en lui faisant signer une lettre qui était une sorte de meâ culpâ, et la seule consolation qu'il lui laissa fut le choix personnel du ministre de la Guerre. Le Maréchal confia ce poste de confiance à son icien aide de camp, le général Borel, très au courant
^^jacien aide de camp, J
de ce travail, puisqu'il avait été mon chef d' État-major général.
Cette date du 13 décembre marque donc un très grand changement dans la situation personnelle du Maréchal. Jusque-là, en communion d'idées avec ses ministres, excepté pendant une courte période, il avait, sinon gouverné personnellement, au moins pris une part active au Gouvernement. Désormais , obligé de se renfermer dans son rôle constitutionnel et de croupir dans son irresponsabilité, il devra laisser tout pouvoir à des ministres qui, par des exigences croissantes et sous l'influence irrésistible de M. Gambetta, finiront par l'obliger à se retirer.
On s'est demandé pourquoi le Maréchal n'avait pas donné tout de suite sa démission et pourquoi il avait subi, avec un amoindrissement pénible, la nécessité humiliante d'abandonner les fonctionnaires qui s'étaient compromis pour lui pendant le 16 Mai et qu'il avait promis de défendre.
Je répondrai qu'il fut maintenu à son poste par les sentiments les plus purs, les plus nobles et les plus désintéressés. L'Exposition de 1878 allait s'ouvrir, étalant aux yeux du monde le relèvement matériel du pays, prouvant sa force et sa vitalité. Le Maréchal craignait de compromettre le succès de cette manifestation nationale. Les étrangers allaient venir en foule. Des princes même étaient annoncés. Le Maréchal pensait que la France, représentée par le premier de ses soldats, ferait vis-à-vis d'eux une meilleure figure que si elle était gouvernée par un politicien étranger aux usages et aux traditions qui mènent les aristocraties européennes. Et l'on confessera qu'il n'avait pas tort, si l'on veut bien se rappeler qu'il devait avoir pour successeur M. Grévy, qui se borna à empiler les écus l\ l'Elysée et dans des fonctions où le Maréchal compromit sa fortune, pour représenter dignement son