SE SOUMETTRE ET SE DÉMETTRE
pays. Enfin, un autre mobile secret le retint au Pouvoir. La situation toujours embrouillée de l'Europe permettait d'envisager une guerre ; et cette guerre, le Maréchal voulait la faire, en apportant à l'armée le concours de ses talents et celui de sa haute situation. Il y eut, dans cette âme, un conflit entre l'orgueil, qui lui commandait la retraite, et le dévouement, qui lui commandait la patience. Et ce conflit alla, je le sais, jusqu'à faire couler de grosses larmes sur cette figure bronzée par le souffle de tant de batailles.
L'Exposition universelle, qu'il ouvrit solennellement le I" mai 1878, marqua une sorte de trêve entre les partis et lui permit de se consacrer tout entier à des devoirs de représentation dont bénéficiait la France. Et l'année s'écoula dans un calme apparent. Beaucoup parmi les fonctionnaires du 16 Mai avaient été révoqués et remplacés par des hommes désignés par M. Ganibetta. Des élections partielles, rendues nécessaires par des invalidations arbitraires, avaient encore renforcé, sous la pression de comités tout-puissants, la majorité républicaine à la Chambre. Mais, quand les lampionsdu Champ de Mars furent éteints, la lutte recommença plus ardente que jamais. M. Dufaure commençait à être débordé à son tour par les exigences croissantes d'un parti dont le chef avait lancé le fameux dilemme : m Se soumettre ou se démettre u, et qui transformait ce dilemme, devenu trop modéré, en ce nouveau mot d'ordre : « Se soumettre et se démettre. »
Cependant M. Gambetta, qui ne se sentait pas mûr pour la Présidence, et qui aurait voulu y arriver, sans traverser le pouvoir, aurait volontiers toléré le Maréchal à la tête du Gouvernement, si le Maréchal avait consenti à subir son influence et à obéir à ses volontés. Il était allé jusqu'à rêver d'entrer en pourparlers avec le Maréchal, et il lui avait (ait demander par un intermédiaire une entrevue secrète, à minuit, au Bois de Bou-
56o MES SOUVENIRS.
logne. Le Maréchal, à qui ces allures de conspirateur en chambre ne pouvaient convenir, déclina cette proposition et fit répondre à M. Gambetta qu'il le recevrait au grand jour à T Elysée et serait très heureux de causer avec lui des intérêts du pays. L'affaire en resta là.
La crise fut provoquée par les élections sénatoriales du 5 janvier 1879. Ces élections déplacèrent la majorité dans la Chambre Haute, et désormais M. Gambetta, maître des deux Chambres, comprit qu'il pouvait tout oser contre le Maréchal, que la disparition de la majorité conservatrice sénatoriale laissait désarmé et sans point d'appui. Les républicains voulaient beaucoup de choses : la suppression des universités libres, l'obligation, la gratuité et la laïcité de l'enseignement, l'amnistie. Mais ce qu'ils voulaient avant tout et par-dessus tout, c'étaient des coupes sombres dans la magistrature, dans l'administration, dans l'armée, qui leur permissent de caser leurs créatures. Ils voulaient des places. Le moment de la curée définitive leur semblait venu. Et enfin, pour se débarrasser plus sûrement du Maréchal, ils conspiraient contre lui un affront déshonorant, la mise en accusation des ministres du 16 Mai, bien décidés d'ailleurs à n'en plus parler, lorsque cet épouvantail aurait produit son effet. Le ministère Dufaure, ne voulant pas céder sur les questions de principes, céda sur les questions de personnes. Il commença par obtenir la démission du général Borel, qui, pour ne pas créer de difficultés au Maréchal, se retira et alla prendre à Rouen le commandement du 3* corps, que, par un rare esprit de camaraderie, lui céda le général Lebrun. 11 fut remplacé au ministère par le général Gresley, dont la nomination fut présentée au Maréchal comme une concession que lui faisait son ministère; car Gresley avait longtemps servi aux côtés du Maréchal, qui le prisait fort et qui croyait pouvoir compter sur son dévoue-