LE MARÉCHAL
la séance fut ouverte, le Maréchal interpella ses conseillers, en leur disant : a Eh bien, messieurs, persistez-vous dans vos résolutions? » Et, comme personne ne répondait, il ajouta qu'il maintenait les siennes, et il leur remit pour les présidents de la Chambre et du Sénat sa lettre de démission, admirable de simplicité et de dignité :
K En quittant le pouvoir, disait-il, j'ai la consolation de -penser que durant les cinquante-trois années que j'ai consacrées au service de mon pays, comme soldat et commecitoyen, je n'ai jamais été guidé par d'autres sentiments que ceux de l'honneur et du devoir, et par un dévouement absolu à la patrie, a
Quelques heures après, M, Gré v y était élu président de la République par le Congrès, et immédiatement, le Maréchal, prévenant sa visite, se faisait annoncer chez lui et l'abordait, en lui disant : a J'ai voulu être le premier à venir saluer le chef de l'État, n Puis, toujours dominé par son amour du pays, il insistait auprès du nouveau président pour qu'il n'y eût pas de changement dans le personnel diplomatique, et toujours dominé par son amour pour l'armée, il plaidait une dernière fois auprès de lui la cause de ses compagnons d'armes.
Pauvre grand et bon Maréchal! Héros qui trouva plus de justice, qui fut mieux apprécié chez l'ennemi que dans sa patrie! Je veux ici lui adresser un dernier et suprême adieu. Je veux dire de lui qu'il fut l'homme d'honneur et de devoir par excellence, un grand soldat, s'il en fut jamais, d'un courage sans limites, toujours prêt à payer de sa personne au milieu du danger, méprisant la mort sur les champs de bataille et perpétuellement guidé par le culte de toutes les vertus guerrières. Il avait un te! sentiment de la subordination que l'obéissance lui fut toujours facile, même vis-à-vis de ceux qu'il avait commandés et que les hasards plaçaient momentanément au-dessus de lui. En Crimée, il fut le
subordonné du général Bosquet qui avait été le sien à Constantine. En 1870, il fut le subordonné du maréchal Bazaine qui avait été le sien à Tlemcen, et jamais rien de sa part n'indiqua qu'il souffrit ni même qu'il se souvînt de la supériorité qui avait précédé sa dépendance. Passionné pour le métier des armes, il rechercha toutes les occasions de se distinguer, moins pour poursuivre la fortune qui lui vint rapide, que pour le plaisir de prendre part à une action de guerre. A la tête de l'armée, c'était un chef inaccessible à tout autre sentiment qu'à celui du devoir militaire, dont il poussait l'accomplissement jusqu'au scrupule. Stoïque pour lui-même, comme pour son entourage, il conserva jusque dans les palais nationaux la simplicité de la vie des camps. Toujours levé avant l'aube, se servant lui-même et vivant au sein des splendeurs officielles comme il aurait vécu sous sa tente. Il fut un homme de famille et d'intérieur incomparable, comme il était un soldat accompli. Il fut un grand chrétien en même temps qu'un grand citoyen. Très imposant d'aspect, peu enclin aux familiarités dégradantes, il n'a été réellement bien connu que par ceux qui vivaient auprès de lui. Il fut porté au pouvoir dans des circonstances où le sommet social devait devenir pour lui un véritable calvaire. Des ennemis sans scrupules et sans bonne foi, les adversaires de toute hiérarchie et de toute organisation humaine s'employèrent à travestir aux yeux d'un peuple léger cette grande figure. Ils l'attaquèrent par le ridicule. Et, comme ils ne pouvaient rien reprocher à son impeccable loyauté, ils essayèrent de le transformer en une sorte de fantoche guerrier, en déterrant pour les lui attribuer des ana et des coq-à-l'âne recueillis par d'anciens pitres professionnels : a Que d'eau! que d'eau! b a C'est vous qui êtes le nègre; continuez », et tant d'autres imbécillités qu'on lui mit sur le dos.
Ce qu'on ne sait pas, ce qui surprendra peut-être le