UN GRAND MÉCONNU
lecteur, égaré par ces calomnieuses plaisanteries, c'est que non seulement le Maréchal était tout à fait séduisant dans l'intimité, mais encore qu'il était un causeur intarissable et plein de verve, quand il était en confiance. Son seul défaut consistait à se laisser paralyser en quelque sorte par l'arrivée d'un homme politique. Il s'imaginait que les hommes politiques avaient fait des études spéciales, sortaient d'une espèce d'école polytechnique, et ne se rendit jamais compte de la pauvreté inlellectuelie qui se dissimule sous la plupart des formules politiques. Céréhralement, il était supérieur à quelques-uns de ses ministres et à cent piques au-dessus de la moyenne des représentants du pays. Comme caractère, au milieu du personnel qui l'entoura, soit conservateur, soit républicain, il ne craignait aucune comparaison, et il ne lui manqua, pour devenir un grand homme d'Etat, que la froideur, la maîtrise de soi et la dissimulation, nécessaires à ce métier. 11 contenait tant qu'il pouvait sa nature violente; puis, à un moment, il éclatait et faisait le 16 Mai.
Les conservateurs ont été aussi injustes envers lui que les républicains. Les conservateurs l'ont chargé de leurs propres fautes et lui en ont voulu de leurs propres faiblesses; et les républicains, qu'il aurait pu écraser, ne lui ont tenu compte ni de son honnêteté ni de son désintéressement. L'Histoire sera plus juste envers lui que ne le fut sa propre génération, et dans ses clartés futures, cette figure de soldat sans peur et sans reproche apparaîtra, j'en suis convaincu, dans toute sa pureté et dans toute sa beauté. C'est pour moi un devoir, un honneur et une joie que de laisser de lui, avant de te rejoindre, ce témoignage parmi les hommes.
Le 31 janvier, tous les commandants de corps d'armée reçurent l'ordre de partir de Paris sur l'heure, pour aller rejoindre leurs postes et y attendre de nou-
velles instructions. J'étais tellement certain du sort qui m'était réservé, qu'arrivé à Tours je fis mes pr^ paratifs de départ, et je vendis la plupart de mes chevaux que je ne pourrais plus conserver une fois mis en disponibilité. En effet, j'appris bientôt par le yournal officiel et par une lettre ministérielle que j'étais relevé de mon commandement.
Le 13 février 1879, je fusremplacéàToursparM.le général de Galliffet.
Cette exécution dut coûter au général Gresley. à qui j'avais toujours témoigné la plus vive amitié. Mais il ne sut pas résister à de hautes influences, et je fus sacrifié. Cependant, le nouveau président du Cooseil, M. Waddington, aurait voulu me faire centrer au service, et M. Grévy lui-même le désirait. Le 31 mai 1879, le comte de Pontécoulant, directeur du cabinet aux Affaires étrangères, me convoquait pour me dire que le président du Conseil regrettait infiniment ma disparition , qu'il avait proposé au conseil des ministres de me replacer, mais qu'on lui avait objecté que je n'étais pas encore allé rendre visite au chef de l'Ktat. Je répondis que j'avais rempli ce devoir, et que, M. Grévy n'ayant pu me recevoir, j'avais laissé ma carte à l'Elysée ; que m'étant ainsi mis en règle, je n'avais plus de raisons d'aller chez le chef de l'État sans y être appelé. Quelques jours plus tard, M. de Pontécoulant me fil dire que M. Grévy désirait me voir et m'attendait. Je me rendis à l'Elysée, où le Président nie fit un accueil fort aimable et me dit qu'il espérait bien que désomiaîs rien ne s'opposerait plus, après ma démarche, à ma rentrée dans l'armée.
Ce fut tout. M. Grévy m'oublia, ou plutôt les influences qui m'avaient fait écarter me maintinrent en disponibilité jusqu'au moment de mon passage dans le cadre de réserve. Donc, alors que tous les généraux dans la même situation que moi sont restés en fonction