‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 30 sur 285 · AU THÉÂTRE DU CAMP · texte numérisé non relu

AU THÉÂTRE DU CAMP

Livry, contre lequel précisément était appuyée la droite de ma brigade, et tout le temps que n'absorbait pas mon service militaire, je le passais auprès d'elle, . dans le moulin de M. Saucourt, où elle avait trouvé une installation convenable. Pourtant, vers la fin de notre séjour, on organisa une représentation payante au bénéfice du directeur, qui était très aimé, et nous résolûmes, tous les deux, d'y assister.

L'avant-scène de droite était occupée par le maréchal et la maréchale Regnauldde Saint-Jean d'Angély, et la loge adjacente était celle des officiers généraux. Lorsque nous arrivâmes, la Maréchale, apercevant ma femme, lui fit signe de venir dans son avant-scène, et je la suivis. Le Maréchal se mit à causer avec moi, en me tenant debout. L'atmosphère était lourde et chaude, je me sentis envahir par un malaise étrange; la sueur me perlait au front; je ne comprenais, je n'entendais pas un mot de ce que me disait mon interlocuteur, je sentes que j'allais tomber à ses pieds, lorsque le lideau, se levant enfin, vint abréger mon supplice. Je saluai le Maréchal qui prenait sa place et, sans même avertir et attendre ma femme, je me dirigeai vers ma loge pour y trouver un siège. Je ne pus l'atteindre et, en mettant le pied sur le seuil, je m'étendis tout de mon long, sans connaissance. On voit d'ici la scène : ■ Un général qui se trouve mal ! Un médecin ! Où y a-t-il un médecin ? • On me transporte au grand air, on foit sauter les boutons de mon uniforme, ma femme, avertie, accourt, et je reviens à moi, assez à temps pour voir un médecin-major ouvrir sa trousse et retirer une lancette, afin de me saigner.

— Non, non, pas ça! lui dis-je.

— Si fait, reprend-il, c'est nécessaire. Vous avez une attaque d'apoplexie. Je suis sûr que vous avez dee fourmillements dans les pieds.

— Mais non, vous dis-je, puisque je suis anémique.

Ce qu'il me faut, c'est une voiture d'abord, et mon lit ensuite.

On me trouve une voiture, je laisse là mon major interloqué, et je vais me coucher. C'est la seule représentation à laquelle j'aie assisté, au camp de Châlons, et il ne faudrait pas compter sur moi pour faire la critique dramatique de cette soirée.

A la levée du camp, quelques récompenses et promotions furent accordées aux troupes de la Garde. Mon ami le général de Rochebouët fut promu divisionnaire, ainsi que le général de Salignac-Fénelon, qui céda la brigade de cuirassiers au général baron de Bonnemains. Le colonel de Gondrecourt fut nommé général de brigade, et remplacé à la tête des chasseurs à. cheval par mon ancien camarade aux spahis d'Oran, le colonel Michel, celui-là même qui devait plus tard mener la charge malheureuse et héroïque des cuirassiers de Reichshofen à travers le village de Morsbronn. On a été injuste pour le général Michel. On lui a imputé, pendant la guerre de 1870, des responsabilités qu'il ne méritait pas. Je l'ai toujours considéré comme un de nos chefs de cavalerie les plus habiles et les plus vigoureux.

En revenant du camp de Châlons, ma brigade ne fit que toucher barre à Paris, pour aller prendre ses garnisons de province, les chasseurs à Compiègne et les guides à M eaux. Je restai à Paris. Il fut décidé que le général commandant cette brigade de cavalerie légère stationnée dans les deux villes résiderait dans la capitale, au lieu d'avoir son quartier général, comme par le passé, à Compiègne, et n'habiterait cette garnison que pendant le séjour de la cour, et qu'alors il joindrait à son commandement celui du bataillon de la Garde envoyé pour faire le service du Château. Je rentrais sous l'impression encore persistante que m'avait causée la nouvelle de la mort de mon premier chef de guerre.

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