‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 31 sur 285 · ADIEUX A YUSUF · texte numérisé non relu

ADIEUX A YUSUF

le bon général Yusuf, dont la bienveillance fut, pour ainsi dire, l'aurore de ma carrière. J'ai raconté les débuts de son existence romanesque. J'ai raconté les hauts faits dont elle fut remplie. J'ai raconté les chagrins qui en attristèrent la fin.

Il avait manifesté le désir d'être enterré dans cette résidence de Mustapha dont il avait fait un palais délicieux et qu'il avait quittée avec un véritable désespoir. Son ancien aide de camp, le colonel Faure, vint d'Alger, où il était sous-chef d'état-major général, pour recueillir son dernier soupir, à Cannes, et il ramena son corps, qui aujourd'hui repose au milieu de la cour pavée de marbre de sa villa, sous une élégante kouba. La kouba est cette petite chapelle mauresque qu'on appelle vulgairement un marabout. L'arrivée du cercueil servit de prétexte à des manifestations honteuses, oi^;anisées par les adversaires du gouvernement militiûre de l'Algérie, et on put assister à ce spectacle malheureusement trop fréquent dans notre histoire, d'une population insultant le cadavre d'un homme dont la vie s'est usée en des travaux, en des fatigues, en des périls qui ont assuré l'existence et fait la fortune de ses insulteurs. A Alger, Yusuf connaissait tout le monde. Il était aimé de tous les braves gens; il avait donc droit à l 'an i m ad version des autres, d'autant plus qu'il ne faisait rien pour s'y soustraire et que, général de division, Grand-Croix de la Légion d'honneur, il avait conservé la susceptibilité chatouilleuse d'un sous-lieutenant. On le vit bien, lors de son duel célèbre avec M, Ulrich de Fonvietle qui avait attaqué sa vie privée, dans un journal de la localité. Le général avait immédiatement provoqué le journahste. C'était au moment où le général de Martimprey faisait l'intérim du gouvernement, et, d'accord avec le préfet, il avait pris toutes les mesures possibles pour éviter une rencontre. Elles furent vaines. Yusuf les déjoua toutes, en arrivant

après une revue, dans les bureaux du journal, en grand uniforme, suivi de son aide de camp et de son officier dWdonnance. Là, il mit habit bas, décrocha une paire d'épées de combat suspendue au mur et se comporta de façon à montrer à son adversaire une supériorité qui lui valut, à partir de ce jour, un profond respect de la part de la presse algérienne.

Vivant à Paris, loin de mes troupes, j'avais bien peu à faire. Je profitai de ma liberté pour m 'adonner à un exercice dont j'ai toujours été fanatique : Téquitation. J*ose dire que j'étais un bon cavalier militaire, capable de supporter toutes les allures sur tous les terrains et de lasser la moyenne de mes compagnons d'armes. Mais j'étais un assez piètre écuyer de haute école, car mon éducation n'avait pas été dirigée vers l'équitation savante. Je montais à cheval tous les matins, et quand le temps était trop mauvais pour me permettre de jouir des belles promenades du bois de Boulogne, que je connais par cœur, car je les parcours quotidiennement depuis plus de trente ans, pendant tous mes séjours à Paris, je montais dans le manège de l'École militaire. Il était presque toujours libre, car les régiments de cavalerie de la Garde, composés de vieux soldats qui n'avaient plus rien à apprendre, ne l'utilisaient gfuère.

I^, je rencontrais chaque jour un capitaine du train qui venait monter comme moi, et qui me frappa par une science consommée d'écuyer. Je lui demandai des conseils; mon aide de camp, le capitaine Darras, grand amateur, lui aussi, d'équitation, se joignit à moi, et nous devînmes tous deux les élèves de ce capitaine du train qui s'appelait Lunel et qui nous initia aux mystères de la haute école. Darras profita mieux que moi, je l'avoue, de ses leçons. Il était plus jeune et il avait le don. Pour devenir un écuyer habile, il faut des aptitudes naturelles que l'étude ne donne jamais complètement, une grande justesse et une grande précision

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