COMPIÈGNE
humilié Napoléon III, en soulignant l'échec mérité que luïavait valu sa politique hésitante, au commencement de la guerre de Bohême. 11 fallait l'empêcher; c'est pour cela que Fleury partit. Il réussit. Viclor-Emmanuel ne parla pas de Rome. Mais dans le télégramme par lequel le grand écuyer racontait le résultat de sa mission, un mot mis de travers fit croire à Paris qu'il avait échoué et lui valut une réponse télégraphique de l'Empereur, exprimant tout son mécontentement de voir son allié oubUer si vite les services rendus. Le quiproquo fut réparé. L'ambassade fut très gaie , et Darras revint de son voyage diplomatique et d'agrément avec des croquis, de bons souvenirs et quantité de joyeuses anecdotes.
J'ai déjà, dans un volume précédent, raconté un séjour à Compiègne, vu du dehors, alors que j'étais lieutenant - colonel du régiment qui était maintenant sous mes ordres, La vie était réglée comme une horloge, suivant un programme invariable qui se renouvelait pour chaque série d'invités se succédant tous les huit jours : deux chasses à courre en forêt, une promenade au château de Pierrefonds, que restaurait Violletle-Duc, une chasse à tir sur invitations spéciales, qui avait pour but d'éHminer les maladroits, et, tous les soirs, grand dtner. La petite ville était pleine de bruit et de mouvement, surtout lorsque arrivaient les séries traversant la ville, grand train, dans des breaks attelés de quatre magnifiques postières percheronnes, conduits par des postillons à la livrée impériale, tête poudrée, catogan, veste à revers rouges et à nombreux petits boutons, brassard armorié, culotte de peau et bottes à chaudron. Cette année-là, l'invité le plus considérable dont je me souvienne fut le maréchal O'Donnell, le vainqueur de Tétuan, dont il portait le titre transformé en duché. Comme tant d'autres généraux esp^nols, il avMt eu une existence très mouvementée, semée de
pronuncîamientos et d'exécutions militaires contre les émeutiers et couronnée par plusieurs passages aux affaires, où il représentait ce que nous appellerions chez nous le centre gauche. C'était un de ces hommes qu on appelle conservateurs libéraux et qu'on nomme ainsi parce qu'ils ne sont ni libéraux ni conservateurs, et parce qu'ils trouvent le moyen de mécontenter à la fois les libéraux et les conservateurs. Il fut Tobjet tout particulier des prévenances de TEmpereur, qui organisa pour lui un spectacle militaire dont je fus chargé. L*aide de camp de service, le prince de la Moskowa, m'apporta l'ordre de faire prendre les armes aux chasseurs à pied et à cheval pour une revue qui devait avoir lieu le lendemain, et de munir la troupe de cartouches pour un simulacre de combat. A deux heures, le lendemain, dans la belle allée des m Beaux monts i, qui fait suite au parc, c'est-à-dire dans un cadre à la fois grandiose et délicieux, cavalerie et infanterie étaient rangées, en grande tenue de service.
L'Empereur arriva, à la tète d'un nombreux étatmajor, où se détachait l'uniforme d'O'Donnell, en capitaine général espagnol, avec les revers et les parements rouges brodés d'or; il passa sur le front des troupes, et aussitôt un combat de la cavalerie contre Tinfanterie déroula ses phases diverses : charges en fourrageurs contre les tirailleurs, charges en ligne contre les troupes en masse formées en carrés. Les choses furent menées avec entrain et régularité, et le soir, à la table impériale, le maréchal O'Donnell me renouvela les compliments qu'il m'avait déjà adressés sur le terrain, disant qu'il avait été émerveillé de la fougue et de l'entrain des cavaliers, de l'ardeur de leurs chevaux qu'il avait appris à apprécier dans ses guerres d'Afrique, de la rapidité et de la précision des mouvements opérés par les fantassins. Ces éloges n'étaient pas exagérés, car les deux corps étaient excellents et ne méritaient pas