‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 34 sur 285 · PETITE GUERRE · texte numérisé non relu

PETITE GUERRE

le sort que le destin leur réservait. Ils flattèrent mon amour-propre, car un chef militaire est toujours heureux des compliments qu'on adresse à sa troupe. Ils eurent pour contrepoids, le lendemain même, une lettre fort sèche que je reçus de mon général de division, me marquant sa surprise de n'avoir pas été prévenu à temps pour pouvoir présenter lui-même, si tel était son bon plaisir, un régiment qui dépendait de lui. Je répondis sur le même ton que, commandant de la garnison, je recevais directement des ordres de l'aide de camp de service, que je n'en devais compte qu'après, et non avant leur exécution, dans mes rapports journaliers adressés à la division, qu'au reste le général commandant la 3' division d'infanterie de la Garde aurait eu paiement à se plaindre, puisque le bataillon de chasseurs à pied dépendait de lui et puisqu'il n'avait pas été prévenu davantage. L'affaire en resta forcément là, mais elle jeta du froid entre mon supérieur hiérarchique et moi. Mais, à la fin de l'année, le général Feray passa la division de cavalerie au général de Montebelto, qui venait de quitter le corps d'occupation de Rome. Il fut nommé président du Comité de cavalerie. On sait déjà que mes rapports avec le général de Montebello n'ont jamais été tendres; ils ne s'améliorèrent point dans la Garde. Le nom illustre qu'il portail et dont il était justement fier, sa position d'aide de camp de l'Empereur, les commandements importants qu'il avait exercés, avaient développé chez lui des habitudes hautaines. Il prit pour de la raideur déplaisante ma réserve et mon peu de goût pour le monde, et nos relations se réduisirent à des rapports de service qu'il ne sut pas rendre agréables, mais que je sus toujours conserver corrects.

l'exposition

Modifications militaires. -^ Généraux et ministres. — Le maréchal Niel. — L'affaire du Luxembourg. — Emile de Girardin. — Les souverains à Paris. — Grande revue. — Alexandre H. — Féerie. — Le Sultan. — Distribution des récompenses. — Le fantdme de Maximilien. — La folie d'une impératrice.

Les fêtes ) les dtners, les représentations dramatiques, les chasses à tir et les chasses à courre servirent, en cet automne de 1866, de paravent à des occupations et à des préoccupations bien plus graves. Les hommes politiques français, l'entourage du Souverain affectaient l'optimisme et la sécurité, autant pour cacher la déception que leur avaient causée les victoires de la Prusse, que pour ne pas troubler l'œuvre de l'Exposition universelle, fixée à l'année suivante, et qui devait servir d'apothéose à l'Empire. Mais, au fond, tout le monde était très inquiet du grand changement survenu en Europe et de sa répercussion sur nos destinées.

Par des triomphes aussi rapides qu'inattendus, la Prusse venait de révéler au monde la force et la perfection de son outillage militaire, lentement et secrètement développé. Tous les militaires français comprenaient que nous n'étions plus à la hauteur de nos voisins, devenus nos rivaux par la force des choses ; et

MODIFICATIONS MILITAIRES. Si

l'Empereur, jugeant avec raison que des modifications profondes étaient devenues nécessaires dans l'armée, profila de son séjour à Compîègne et des loisirs qu'il y goûtait pour réunir autour de lui une sorte de grande commission chargée d'étudier, sous sa présidence, le redoutable problème. 11 y appela les ministres, les maréchaux, les généraux les plus qualifiés et son cousin, le prince Napoléon. Les débats entre ces grands personnages durèrent environ quinze jours, et, plusieurs fois, la commission tint deux séances par jour.

Un pareil congrès ne pouvait laisser indifférente l'opinion publique, qui, elle aussi, comprenait vaguement la situation nouvelle créée par la guerre de Bohème. Mais les hauts commissaires gardaient sur leurs travaux un silence prudent. L'interview ne s'était pas encore implantée en France ; aucun journaliste n'avait l'idée d'aller demander les secrets d'État à ceux qui les détiennent, et à plus forte raison ces derniers, qui n'avaient pas encore pris l'habitude d'ouvrir tous leurs tiroirs à la moindre sommation, auraientils fort mal reçu les indiscrets. On en était donc réduit aux conjectures. Cependant, ma position de commandant miUtaire de Compiègne , la bienveillance excesàve que m'accordaient tous les grands chefs de l'armée, i très peu d'exceptions près , les rapports naturels et quotidiens qu'ils avaient avec moi me mirent à mime de connaître des premiers ce qui se passait, ce i]ui se disait dans le cabinet de l'Empereur où avaient Ueu les conférences. Je sus bientôt qu'on était loin d'être d'accord, et qu'il y avait des divergences de vue, d'une part, entre les militaires, d'autre part, entre les militaires et les civils. Tout le monde, pourtant, était unanime à penser que le comte de Bismarck ne s'arrêterait pas en si bon chemin; qu'après avoir écrasé l'Autriche, il viserait à la reconstitution de l'empire (fAUeni^ne, au profit de la Prusse; que la France ne

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pouvait admettre cette résurrection de l'empire d'Allemagne, qui la ferait déchoir en Europe, et que, par conséquent, une guerre entre la France et la Prusse était prochaine et inévitable.

Ceci étant admis, les maréchaux et les généraux étaient tous d'avis qu'il fallait renforcer l'armée française dans de notables proportions ; mais immédiatement, l'accord conclu entre les militaires sur la question de principe était rompu sur la question des voies et moyens. Le ministre de la guerre, le maréchal Randon, soutenait avec vivacité la nécessité d'augmenter la durée du service militaire et de porter la présence des contingents sous les drapeaux à huit ans et même à neuf ans, afin d'avoir un cadre solide de sous-officiers, pour servir de fondement à tout l'édifice.

Inattaquable en principe, cette théorie cadrait cependant mal avec une réforme qui ralliait presque tous les suffrages et qui consistait à établir le service obligatoire et personnel, et par conséquent à supprimer l'exonération ou le remplacement. On ne pouvait songer à maintenir pendant huit ou neuf ans des contingents entiers sous les drapeaux ; les finances n'y auraient pas suffi, et la nation en aurait souffert. Maison eût pu s'en tirer, à la rigueur, par une combinaison qui a été appliquée depuis, et qui a consisté à diviser chaque contingent en deux portions, dont la première accomplissait le séjour légal sous les drapeaux en son entier, fournissant ainsi les cadres solides réclamés, et dont la seconde ne passait à l'armée que le temps strictement nécessaire à son instruction. L'Empereur, plus soucieux de l'avenir du pays que de sa propre popularité, penchait visiblement vers cette combinaison. Le prince Napoléon, avec son éloquence et sa fougue habituelles, soutenait un avis diamétralement opposé. Il réclamait le service universel, personnel, égal et, par conséquent, court ; il était partisan du service

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