GÉNÉRAUX ET MINISTRES
de trois ans. Parmi les généraux, un seul appuyait le Prince, et peut-être même l'avait-il inspiré. C'était le général Trochu , qui préludait ainsi au livre fameux qu'il allait faire paraître : L'armée en iS6y, livre consacré à l'apothéose du jeune soldat et à l'anéantissement de la légende des corps d'élite et de réserve, de la Garde impériale, notamment, livre séduisant, écrit avec talent, maïs livre néfaste. Qui détruit la légende détruit la foi, et qui détruit la foi détruit une force incommensurable où tous les peuples, l'un après l'autre, sont venus chercher la victoire.
Si les militaires étaient unanimes à demander l'augmentation des forces nationales, les civils, tous rangés derrière M. Rouher, alors tout-puissant, étaient unanimes à contester la nécessité d'augmenter les charges militaires du pays. Envisageant la question sous un angle exclusivement politique, ils montraient dans les populations des symptômes die désafîection déjà visibles. « Nous avons, disaient-ils, prodigué à l'électeur les assurances pacifiques. Malgré deux guerres européennes et deux expéditions lointaines, nous avons réussi à vivre sur cette parole : L'Empire, c'est la paix. De quel front pouvons-nous venir, maintenant, demander à cet électeur de nouveaux sacrifices, au lendemain même du jour où nous avons été forcés de lui dire que rien n'était changé en Europe par les victoires de la Prusse, et que notre programme restait pacifique? II ne nous comprendrait pas et se laisserait entraîner par une opposition naissante, infatigable, qui exploiterait contre nous nos propres déclarations, n A quoi les militaires répondaient à M. Rouher, avec leur candeur ordinaire :
« Exposez à la Chambre la situation telle qu'elle est,
et laChambrevoteratout ce que vous lui demanderez, n
II ne pouvait sortir des travaux de cette commission
que ce qui sort toujours des assemblées, voire des con-
seils de guerre, c'est-à-dire des demi-mesures, des palliatifs impuissants. La principale, sinon la seule réforme décidée à Compiègne, fut la création de la garde nationale mobile, qui devait nous donner l'illusion de la force, sans rien ajouter à notre puissance. Je me rappelle fort bien avoir entendu dire, à cette époque, au maréchal Randon :
a II faut être fou pour s'imaginer qu'on peut créer de toutes pièces des corps de troupes aussi considérables sans cadres, sans esprit militaire et sans éducation technique. »
Il sortit pourtant autre chose des conférences de Compiègne : il sortit un nouveau ministre de la guerre. Le maréchal Randon, dans toute cette discussion, s'était montré un peu raide, rebelle à tout compromis avec les idées nouvelles. Il n'avait vu que l'armée, il n'avait songé qu'à la rendre plus forte. Le maréchal Niel, au contraire, s'était montré moins intransigeant. Orateur disert, à l'esprit orné, à la parole élégante, en développant ses idées sur les réformes militaires, il avait su ménager les susceptibilités des hommes politiques ; il avait séduit les avocats en parlant aussi bien qu'eux, et il leur avait laissé l'impression d'un homme capable de comprendre et de tourner les difficultés innombrables que devait entraîner une réorganisation militaire.
Grand, maigre, raide, imposant, avec sa physionomie austère et ses cheveux grisonnants en coup de vent, il était plutôt cassant et disgracieux pour ceux de ses subordonnés qui n'avaient pas l'avantage d'avoir pénétré dans son intimité. Mais, à Compiègne, il sut adoucir ses angles, et les ministres, enchantés, le demandèrent pour collègue. L'Empereur avait, d'ailleurs, beaucoup de goût pour le maréchal, et depuis fort longtemps. J'ai conté comment il avait failli lui donner le commandement de l'armée de Crimée, après l'échec du i8 juin
LE MARRCHAL NIEL.
1855. Le général Niel passait pour le phénix de son arme ; il avait rempli de grandes missions militaires et diplomatiques jusqu'au jour où l'énergie qu'il déploya à Médolle, pendant la bataille de SoKérino, à la tète du 4* corps, le mit hors de pair et lui valut le bâton de maréchal .
Le maréchal Nîel avait un aphorisme qu'il aimait à répéter et qu'avait recueilli précieusement M. Guy de la Valette, de qui je le tiens , alors qu'il était capitaine au 4* régiment du génie, dont le maréchal Niel était colonel : n Pour réussir, il faut deux de ces trois choses : du savoir, du savoir-faire, du savoir-vivre, » Le Maréchal les possédait toutes les trois. Ce fut ainsi qu'il remplaça au ministère de la guerre le maréchal Randon, qui pour la seconde fois et depuis sept ans était en charge. Ce changement ministériel était inattendu. On a dit que le maréchal Randon avait payé de son portefeuille l'insuccès de l'expédition du Mexique, qui, en immobilisant nos forces et en vidant nos arsenaux, nous avait mis hors d'état d'envoyer cent mille hommes sur le Rhin, en 1866, Ces racontars, d'ailleurs réfutés par le maréchal Randon dans ses Mémoires, ne tiennent pas debout. L'effectif du corps expéditionnaire mexicain n'a jamais dépassé trentedeux mille hommes. Son artillerie n'a jamais causé qu'un vide imperceptible dans nos arsenaux, et c'est se faire une bien piètre idée de la France que de s'imaginer qu'elle a pu être paralysée un seul instant par un pareil effort.
Quoi qu'il en soit, le maréchal Niel fut chargé d'arracher aux Chambres l'illusoire concession de la formalion de la garde mobile. Il donna à celte tâche tout ce qu'il avait de talent et d'énergie. Il dépensa, on peut le dire, sa vie dans cette lutte contre une majorité inerte et une opposition enragée. Certes, s'il avait pu faire voir à ses contradicteurs l'avenir tel qu'il le
voyait lui-même , il eût tout obtenu d'eux ; mais la passion politique les aveuglait. Ils avaient peur de fortifier l'Empire en fortifiant la France, et quelques-uns même d'entre eux obéissaient à ce sentiment inavoué et inavouable : que la chute d'un régime détesté n'eût pas été trop payée par une défaite. Il leur fit entendre des paroles prophétiques, et un jour qu'on lui reprochait de vouloir transformer o la France en caserne i, il s'éleva au plus haut point de l'éloquence humaine en s 'écriant : a Vous ne voulez pas faire de la France une caserne ; prenez garde d'en faire un cimetière, i
11 était ministre lorsque éclata, comme un coup de foudre, l'affaire du Luxembourg. La ville de Luxembourg, forteresse fédérale placée comme une sentinelle avancée en face de la France, par les traités de Vienne, était occupée par une garnison prussienne. L'Empereur avait pensé que l'acquisition du grand-duché du Luxembourg, bien maigre compensation des avantages immenses obtenus par la Prusse, masquerait la faute qu'il avait commise en laissant une Allemagne nouvelle s'organiser à nos portes sans intervenir, et lui permettrait de fermer la bouche à ses détracteurs, en opposant une acquisition territoriale à leurs critiques. On négociait donc dans le plus grand mystère la cession du grand-duché de Luxembourg au profit de la France, et on espérait que la Prusse consentirait à reconnaître ainsi le service considérable qu'elle avait reçu de nous, lorsque tout à coup on apprit qu'un député prussien , M . de Benningsen , était monté à la tribune pour interpeller M. de Bismarck sur la négociation entamée, et avait déclaré que jamais l'Allemagne ne consentirait à voir détacher d'elle la moindre parcelle de son territoire. Il est permis de supposer que c'était un coup monté entre M. de Bismarck et M. de Benningsen pour faire échouer les négociations.
L'émotion fut extrême, et tous, nous crûmes à la