LE SULTAN
Mais il fallait bien peu connaître l'Orieat, pour s'imaginer qu'elle pût avoir des résultats politiques quelconques. Aussi, les hommes d'État qui espéraient tirer parti des impressions ressenties par le Sultan, et qui rêvaient une orientation moderne de la Turquie , furentils déçus. Le Sultan admira tout, félicita tous les gens qu'on voulut bien lui présenter, et , pour donner une preuve de sa satisfaction et de son émerveillement, il demanda qu'on lui désignât un officier français qui serait chargé d'élever à l'européenne le prince héritier, qui porterait le titre de gouverneur, recevrait de très riches émoluments et exercerait sur le futur souverain de la Turquie une influence décisive pour l'avenir de l'Islam. On prit la chose très au sérieux, on crut avoir (ait un coup de maître, on traita officiellement l'affaire îu ministère des affaires étrangères, et on désigna l'oflicier destiné à ces hautes fonctions. C'était l'aide de camp du général de Montebello, le commandant Saint- Cyr Nugues. On ne pouvait pas d'ailleurs mieux choisir. Le commandant était sorti avec le numéro i de l'école d'état-major. C'était un officier hors ligne, très instruit, très appliqué, et d'une haute moralité. Il fit ses préparatifs de départ et commença à mûrir tout un plan d'éducation impériale. En quittant la France, le Sultan ne l'emmena point, mais lui promit de le faire venir dès qu'il aurait réglé certaines questions d'intérieur. Puis, le temps passa, et, un beau jour, on apprit que le Grand Seigneur trouvait son fils encore trop jeune pour le confier à un officier. Le commandant Nugues resta le bec dans l'eau. On le dédommagea en le nommant lieutenant-colonel.
J'aurais parié que la chose tournerait ainsi. L'arrivée d'un gouverneur européen pour le prince héritier eût été une énormité qui aurait fait trembler sur ses bases la Sublime Porte. Le Cheick Ul-Islam et les ulémas se seraient fait couper en morceaux, avant de
permettre qu'on confiât à un chrétien de pareilles fonctions.
Enfin, en octobre, l'empereur d'Autriche vint à son tour. Maximilien n'était déjà plus, et les Souverains français étaient allés porter à son impérial frère leurs condoléances, à Salzbourg. Comme le foin était coupé, on organisa pour l'empereur d'Autriche une nouvelle revue à Longchamps.
J'assistai encore à la solennité de la distribution des récompenses aux exposants, dans le palais de l'Industrie. Elle fut présidée par le Prince Impérial, qui, pour la première fois, fit acte d'homme. Il arriva dans un grand carrosse de gala, précédé, suivi et escorté par les Cent -gardes, au milieu des acclamations d'une foule qui croyait saluer l'avenir de la patrie en cet enfant frêle et charmant, revêtu de son costume de velours noir, traversé par le grand cordon rouge de la Légion d'honneur. L'Empereur et l'Impératrice assistaient leur fils, et le spectacle de l'intérieur du palais de l'Industrie était réellement grandiose. Il y eut des discours que personne n'écouta et n'entendit. Il y eut une cantate de Rossini, exécutée par un orchestre monstre et une armée de chanteurs, avec une batterie de canons chargée de renforcer les basses. Il y eut un défilé interminable d'exposants récompensés et venant recevoir des médailles, des croix et des diplômes. Mais sur toutes ces splendeurs et sur tous ces bruits planait un spectre qui les amortissait. On avait appris le matin même la nouvelle de l'aflFreux drame de Queretaro : Maximilien, l'empereur que nous avions donné au Mexique, avait été fusillé !
L'Empereur, offrant le bras à l'Impératrice, fît le tour de la piste réservée au milieu de la foule, s'arrêtant pour dire quelques mots aux personnes qu'il connaissait. Il resta quelques minutes auprès de moi, pour causer avec sa cousine, Mme Ratazzi. Sa physionomie
DISTRIBUTION DES RÉCOMPENSES. loi
était, comme toujours, impassible et marmoréenne. Mais l'Impératrice, moins maîtresse d'elle, ne parvenait pas à dissimuler sa tristesse.
Ainsi donc, cette expédition du Mexique que M.Rouher, emporté par son zèle, avait appelée « la plus grande pensée du règne », se terminait par un désastre qui écornait notre honneur et entamait notre prestige. Nous avions commis la (aute initiale de vouloir imposer à ce pays un régime manifestement contraire au vœu national. Et cette faute, nous l'avions aggravée en ne prenant pas les dispositions suffisantes pour écraser dans l'œuf toute résistance matérielle. Je ne sais pas si la force prime le droit après l'avoir enfanté ; mais ce que je crois, c'est que lorsqu'on n'a pas le droit, au moins faut-il avoir la force. Nous avions débuté là-bas par un échec. Nous avions continué par un siège de deux mois, dont l'ennemi avait profité pour organiser une guerre de guérillas qui dura jusqu'à son triomphe définitif. Nous avions donné au Mexique cet empereur que j'avais vu de loin passer sur l'Océan, à mon retour, et, par la force des choses, autant que par les défauts du caractère du chef de notre expédition, la discorde était née entre ce souverain de notre fabrication, porté à confondre ses intérêts avec ceux de ses sujets, et le général en chef, porté à subordonner les intérêts du Mexique à ceux de l'armée française, sinon aux siens propres.
Le jour où la guerre de Sécession fut terminée par le triomphe du Nord et la capitulation du Sud, le rappel de l'armée française campée au Mexique s'imposait, car elle aurait eu, à bref délai, sur les bras toutes les forces de la Confédération, L'Empereur l'avait compris et avait rappelé ses troupes. Mais le maréchal Bazaine voyait avec regret s'évanouir sa magnifique position de conquistador. Quels projets ténébreux étaient nés dans cette cervelle aux mille replis? Probablement,
hélas ! ceux qui devaient surgir quelques années plus tard, dans des circonstances beaucoup plus tragiques encore, alors que le maréchal, enfermé dans Metz, disposait des dernières ressources militaires organisées de ce pays-ci. Je ne voudrais pas ajouter une accusation imméritée à toutes celles qu'il mérite ; mais les délais qu'il mettait à exécuter les volontés de Napoléon III, les obstacles sournois qu'il opposait à celles de Maximilieu, son attitude, son mariage avec une Mexicaine, tout permettait de soupçonner qu'il rêvait une couronne tombée des mains impuissantes d'un empereur, comme il rêva plus tard une régence provoquée par nos désastres. Il fallut que, pour assurer l'exécution rapide de ses ordres, l'Empereur envoyât au Mexique un de ses aides de camp, le général Castelnau. Et cette mission exigeait un tact et une prudence extraordinaires, puisque le général était chargé de surveiller les actes du Maréchal qu'il était obligé d'entourer de respect, puisque le général fut chargé de contraindre le Maréchal à une évacuation que ce dernier retardait, sans oser la refuser. Mais si la conduite politique du maréchal Bazaine était louche, ses talents militaires étaient indiscutables, et il en donna une preuve éclatante, en conduisant avec une précision et une habileté magistrales la grande et délicate opération qui consistait à concentrer tous les détachements répandus sur le territoire mexicain, jusqu'aux frontières du Texas, et à les acheminer vers les ports d'embarquement. Des camarades bien placés pour tout savoir m'ont affirmé, il est vrai, qu'une convention secrète avait été conclue avec les généraux de l'armée libérale, et que ceux-ci, se rappelant à propos le fameux principe : « Il faut faire un pont d'or à l'ennemi qui se retire » , se seraient bien gardés de contrarier le mouvement général de retraite de l'armée française vers les rivages de l'Océan.