‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 47 sur 285 · UNE SÉRIE A C0MP1ÈGNE · texte numérisé non relu

UNE SÉRIE A C0MP1ÈGNE

eiactement ce qu'il voulait, profitant ou s'abstenant, à MQgrc, des distractions mises à sa disposition. Il n'y avait d'obligatoire que le dîner et la soirée, et encore pouv^t-on s'absenter, en prévenant le chambellan de service, qui avertissait l'Empereur. Mais il était de bon go&t, on vous le faisait savoir, c!e ne pas abuser de cette latitude. Voici quel était l'emploi de la journée.

A huit heures, on montait dans les chambres UD petitdéjeuner composé, d'après les indications données la veille à un employé de la bouche, de thé, de chocolat, d'oeufs, de viande froide, de tout ce qu'on demandait. A midi, grand déjeuner auquel on assistait en twletle du matin. Il n'y avait de place réservée pour personne. On n'attendait personne. Les grands personnages qui étaient venus, le matin, pour travailler avec l'Empereur, s'asseyaient auprès des Souverains, et les autres à leur choix.

Pour chaque série, il y avait deux chasses à tir ausquelles on ne prenait part que sur invitation spéciale, ctce jour-là, l'Empereur et les chasseurs déjeunaient à part, avant la chasse. C'était au déjeuner de midi qu'on indiquait le programme de la journée. Ce proframme se composait, pour chaque série, de deux classes à courre, d'une promenade en forêt, d'une visite au château de Pierrefonds, dont Vîollet-le-Duc faisait les honneurs. On suivait la chasse et les promenades, si l'on voulait, dans les voitures de la Cour, en prévetant l'écuyer de service, chargé de faire préparer le nombre de véhicules nécessaire. Les écuries ne pré- 'ûent pas de chevau.\ de selle, mais les invités qui Voulaient suivre les chasses à cheval, et c'était notre cas, amenaient avec eux leurs chevaux, qui jouissaient, eux aussi, de l'hospitalité im|}ériale.

Outre les commensaux de la série, les chasses à cooire ét^ent suivies par tous ceux qui portaient le Iwiton, c'est-à-dire qui avaient le droit de revêtir

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Puniforme adopté par Leurs Majestés, et qui, ce jour-là, avaient aussi le droit de dtner à la table impériale. Tous les jours, vers cinq heures, quelques-uns des invités du Château étaient conviés au thé de T Impératrice, dans ses appartements particuliers. Chacun y allait une ou deux fois, pendant son séjour à Compiègne. La conversation, grâce à un fort contingent de littérateurs en renom, y était fort piquante, et T Impératrice, par esprit naturel ou acquis, savait donner un tour original aux sujets les plus variés.

Le dtner, la grande fonction de la journée, était servi à huit heures. Les dames y assistaient en grande toir lette décolletée, et les hommes en frac, culotte courte et bas de soie. On se réunissait dans le grand salon qui précède la salle à manger, et Ton attendait, debout, TEmpereur qui, donnant le bras à l'Impératrice, apparaissait juste au moment de se mettre à table.

Deux places seulement étaient indiquées aux côtés de TEmpereur et deux aux côtés de l'Impératrice, et, pour en faire profiter le plus grand nombre de convives, les privilégiés qui s'y asseyaient changeaient tous les jours. Les autres se mettaient à table suivant leurs convenances ou leurs affinités. Le repas, toujours très luxueux et très recherché, était rapidement servi, et on passait ensuite dans le salon où étaient servis le café et les liqueurs.

Ordinairement, chaque série d'invités assistait à une soirée dramatique donnée par les artistes en renom de la Capitale, appartenant au Gymnase, au Vaudeville ou à la Comédie-Française, et à l'issue de la représentation Leurs Majestés faisaient appeler les principaux acteurs pour les féliciter. J'ai vu là Mme Arnould-Flessis recevoir les compliments de l'Impératrice, comme une chose due, habituelle et acceptée avec un air tout à fait royal. On organisait encore des charades, des tableaux vivants. C'était le triomphe d'un boute-en-train

VALSES ET CHARADES. i

proies sioD H el, qui possédait dans l'esprit des ressources inépuisables, pour mettre tout le monde en gaieté : mon ancien camarade aux spahis, le baron Lambert, devenu lieutenant des chasses à courre, chargé de tous les délaikde la vénerie. Très original, très humoriste, mer- Teilleux acteur de société, doué d'un aplomb qui le lirait des situations les plus embarrassantes, le baron Lambert était ta coqueluche de la Cour. 11 s'y plaisait infiniment miffux qu'au régiment, ce qui ne l'empêcha pis, d'ailleurs, au moment de la guerre, de reprendre du service actif dans l'état-major du général de Forton. Enfin, d'autres soirs, on improvisait un tour de valse lusttccords d'un piano mécanique, qui n'exigeait pas degrandea aptitudes musicales et dont nos jeunes gens, terelayant pour tourner sa manivelle, étaient les Rubenstetn. Car nous avions des jeunes gens. L'Empereur invitât à passer deux jours à Corapiègne les meilleurs tiivesdesgrandes écoles de l'Etat, et entre autres deux Éteves de l'École polytechnique, deux élèves de l'école «le Saint-Cyr, habituellement les premiers numéros de chaque promotion. J'ai retrouvé bien souvent depuis, dans la vie, le sei^ent-major de Saint-Cyr qui se trouvait avec moi à Compiègne. Officier d'ordonnance de Trochu pendant le siège de Paris, il eut, à la bataille deBuzenval, la poitrine traversée par une balle de part M part. On le crut perdu, et il resta longtemps entre la vie et la mort. Puis, la jeunesse triompha. Aujourd'hui, le colonel de Langle de Carry, un des plus jeunes t'des plus brillants colonels de l'armée française, profwBe à l'Ecole supérieure de guerre de manière à faire concevoir les plus hautes espérances. C'est à lui que IfS élËves de Saint-Cyr doivent leur capote. Autrefois, 'Is n'avaient que leur petite tunique, et, à Compiègne, tonime il faisait très froid, l'Impératrice, souffrant de le voir si légèrement vêtu, lui demanda :

* Pourquoi ne mettez-vous pas votre capote ?

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— Madame, parce que nous n'en avons pas.

— Comment! vous n*avez pas une capote, comme tous les soldats d'infanterie ?

— Non, Madame, l'ordonnance ne le comporte pas.

— C'est incroyable !

Et l'Impératrice d'aller trouver l'Empereur, et l'Empereur d'ordonner immédiatement la confection des capotes.

Quand il n'y avait ni spectacle, ni charades, ni tableaux vivants, ni tour de valse, on passait la soirée très agréablement, en causant : les personnes attachées au service des Souverains, dames d'honneur, chambellans, préfet du palais, écuyer, aides de camp et officiers d'ordonnance se mettant en quatre pour faire les honneurs des salons aux invités. Au milieu de tout son monde, l'Empereur allait et venait, envoyant coucher son fils qui nous égayait par sa gentillesse, fumant son éternelle cigarette, toujours entamée, jamais finie, très simple, très bon, très facile à vivre. On ne saurait dire quelle indulgence il apportait à tout ce qui touchait à son service personnel. Un jour, à Compiègne, il avait renoncé à la chasse à courre qui était partie sans lui, et il demanda sa voiture pour sortir à son tour. 11 n'y avait plus un cocher aux écuries. L'écuyer de service s'arrachait les cheveux, et l'Empereur se promenant sous le péristyle, et le consolant, lui disait : « Qu'est-ce que vous voulez, il sont allés voir la chasse; ça les amuse. » Enfin, on trouva un cocher, et l'Empereur, qui avait failli être obligé de demander un fiacre, partit sans avoir fait la moindre observation.

Vers onze heures et demie, l'Empereur et l'Impératrice donnaient le signal du départ, en se retirant dans leurs appartements. Mais la soirée n'était pas finie. On s'en allait les uns chez les autres voisiner, prendre du thé. Les familiers descendaient au fumoir pour fumer

"^NTRE INVITÉS.

anc^e, ou faire une partie d'écarté ou de bouillotte. Ce petites réceptions particulières se prolongeaient i«t avant dans la nuit.

Je me suis trouvé, cette année-là, à Compîègne avec le maréchal et la maréchale Canrobert, le maréchal et la maréchale Regnault de Saint-Jean-d'Angély, un de mes camarades de la Garde, le général de Lacroix de Vaubois et sa femme, le capitaine de vaisseau de Surville qui commandait le yacht impérial et qui est mort vice-amiral. Mme de Surville, le directeur général des postes, comte Vanda! et sa ravissante femme, fille de ce héros de roman qu'on appelait le baron de Hœcl<eren, le duc et la duchesse de Montmorency, une fille de M. Rouher, cette pauvre Mme de Lavalette, morte il y a quelques années brûlée vive dans son château de Cavalerie, un des questeurs de la Chambre, M, Hébert et Mme Hébert, et dans le monde des lettres et des arts. Jules Sandeau, Paul Féval, Gustave Doré, dont la fantaisie et l'esprit contribuèrent à faire de notre villégiature un enchantement. La fête de l'Impératrice tomba pendant notre séjour à Compiëgne. Nous fûmes admis à la lui souhaiter. Elle accueillit avec bienveillance les beaux bouquets que nous avions fiit venir de Paris, et nous demanda nos photographies, qui devaient figurer dans ses albums et lui rappeler ses hâtes.

Enfin, un matin, après déjeuner, nous quittâmes Compiègne. en grand gala, comme nous y étions venus. Un dernier détail. L'adjudant général des Palais impériaux nous prévint, en partant, qu'il était absolument interdit aux gens du Château d'accepter de nous la moindre gratification.

Sortir de Compiègne, pour reprendre la vie courante, c'était abandonner le rêve pour la réalité, et la réalité devenait, tous les jours, moins gaie. En se dépouillant prérogatives, l'Empereur n'avait pas obtenu

l'apaisement qu'il espérait. Ses adversaires ne lui pardonnaient pas leur victoire, et ses partisans sentaient se refroidir leur zèle, car on est toujours prêt à abandonner un gouvernement qui fait mine de s'abandonner lui-même. Les audaces des avocats plaidant des procès retentissants, les attaques passionnées de la presse succédant à tant d'années de silence et de respect dés* orientaient, inquiétaient le pays. Paris lui-même n'avait plus cette apparence de calme et de tranquillité confiante qu'il avait si longtemps présentée. Tout devenait prétexte à manifestations. Tout servait de texte à des allusions blessantes. La faveur du Souverain suffisait à désigner les gens à l'animad version populaire, et les pièces de théâtre elles-mêmes étaient conspuées, quand on pouvait soupçonner leurs auteurs de plaire à la Cour. Sur l'Empire transformé en soliveau, une première grenouille était sautée, ce fut un pamphlétaire. Et quand les autres virent qu elle n'avait pas été foudroyée, elles grimpèrent à qui mieux mieux sur le colosse inerte. On alla jusqu'à des essais de barricades, dans ces rues qui avaient connu la répression de Juin et celle de Décembre. Et, le bourgeois interloqué, qui croyait encore à la force de l'Empire, adopta cette version ridicule, qui mettait les émeutes sur le compte de la police et qui représentait les sergents de ville déguisés en blouse blanche, pour recevoir, sous ce costume, les coups de poing et les coups d'épée de leurs collègues.

Ce fut dans ces conditions que fut élue la nouvelle Chambre des députés, en 1869. A ne considérer que les chiffres, la majorité impérialiste était encore formidable; mais elle n'avait plus confiance en elle-même; tandis que la minorité, accrue par un flot de jeunes avocats pleins d'ardeur, se croyait d'avance sûre du succès, et exploitait la naïveté d'un certain nombre d'hommes d'ordre, travestis en libéraux et attelés à

EMILE OLLIVIER. lai

cette expérience, qui a si souvent échoué et qui consiste â faire vivre ensemble la chèvre et le chou, à marier la carpe et le lapin.

Enfin , le pas décisif fut accompli ; le ministère libéral fut créé : il s'appela le ministère du 2 janvier 1870 et il eut [X)ur chef Emile Ollivier, entouré d'un certain nombre d'hommes politiques, ralliés comme lui ou ayant fait leurs preuves, jadis, sous le gouvernement orléaniste dont ils restaient les secrets partisans.

On ne me croirait pas si je disais que j'accueillis avec entrain ce ministère libéral, et que M. Emile Ollivier que je ne connaissais, d'ailleurs, pas, eut mes sympathies. Nous, les militaires, nous considérions son succès comme une défaite pour nous. Mais ces sympathies que je lui refusai au pouvoir, il les a conquises dans l'infortune. Je l'ai mieux apprécié, parce que je l'ai mieux connu. Emile Ollivier, dans l'opposition, jouissait d'une influence considérable et d'une popularité véritable. Il les méritait. On ne peut pas rêver un plus grand charmeur, un orateur plus élégant, plus entraînant, mieux doué de cette voix d'or et de cette chaleur d'âme qui entraînent les auditoires de toutes dimensions : foules, assemblée, cénacles. Et ces dons, il les a conservés encore aujourd'hui, après qu'un quart de siècle a passé sur son exaltation et sur sa chute. Mais cette popularité et celte influence qu'il avait sur les ennemis de l'Empire, il les perdit presque immédiatement en devenant le ministre de cet Empire, sans les remplacer par une popularité et une influence égales sur les serviteurs et les partisans du régime qu'il venait défendre. On l'accusa d'ambition, de machiavélisme et de trahison. C'était bien peu le connaître.

Certes! oui, il était ambitieux. Certes! oui, il aimait le pouvoir I Mais il nourrissait ce qui justilie, excuse et relève les ambitions : l'idée d'une œuvre nationale, faite pour séduire un grand citoyen, et qui consistait à

rajeunir par les institutions cet Empire que les lois de la nature paraissaient devoir bientôt rajeunir par Thé* redite.

Il a pu se tromper, et je ne sais pas jusqu'à quel point) encore aujourd'hui, ses illusions parlementaires ont survécu. Mais, incontestablement, il était sincère. Alors que ses camarades de bataille demandaient à TEmpire de disparaître et ne rêvaient que sa destruction, lui, issu d'une famille républicaine, n'avait demandé à l'Empire que de se transformer, et il avait mis à ce prix son concours loyal , dévoué. L'Empire transformé avait droit à ce concours, et Emile Ollivier ne le lui marchanda pas. Il accepta le ministère, comme on accomplit un devoir, et ceux qui sont admis dans son intimité, ceux qui connaissent cette vie irréprochable de travailleur et de lettré, ceux-là seuls peuvent se rendre compte de la puissance irrésistible de l'idée de devoir sur cet honnête homme calomnié. La méchanceté des hommes et le malheur des temps n'épargnèrent à ses débuts aucune difficulté, et sa première connaissance avec le pouvoir fut l'affaire du prince Pierre Bonaparte, survenue quelques jours après son entrée au ministère. Je n'ai pas à la raconter ici; tout le monde en a gardé la mémoire.

Ce fils de Lucien Bonaparte, prince de Canino, avait été élu représentant du peuple en 1849. Le Prince Président l'avait nommé d'emblée commandant dans la Légion étrangère, et il vint avec son bataillon participer au siège de Zaatchta. Là, en pleine lutte, il quitta l'armée, pour aller exercer son mandat de législateur. 11 fut immédiatement révoqué, et on n'entendit plus parler de lui jusqu'au jour où, à la suite d'une polémique de presse, il brûla la cervelle à l'un des témoins venus pour le provoquer et qui d'ailleurs s'était oublié jusqu'à le frapper. Les adversaires de l'Empire voulurent tirer parti du cadavre, et de la mauvaise impres-

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