‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 49 sur 285 · LE PLÉBISCITE · texte numérisé non relu

LE PLÉBISCITE

diables de chasseurs, mauvais sujets, mauvaises têtes, indisciplinés, sous les bras desquels il aurait pu passer sans se baisser. Il était bien trop intelligent pour admirer sans réserves le règlement de 1829. Mais l'âge était venu, et avec lui la répugnance pour les nouveautés, la terreur de recommencer son éducation militaire.

Les autres membres du Comité étaient, comme lui, maintenus par cette répugnance et ce dégoût dans le culte de la routine. Je me souviens qu'à l'une des premières séances auxquelles j'assistai, on remit à chacun de nous un exemplaire d'un nouveau règlement que l'Autriche venait d'adopter pour sa cavalerie et dont on vantait la simplicité et l'esprit pratique. Mes collègues ne voulurent même pas le discuter, et je ne sais pas s'ils le lurent. Je l'emportai et l'étudiai à fond. J'y retrouvai toutes les idées des Marbot, des Richepanse, des grands chefs de notre cavalerie sous le premier Empire, et la preuve évidente que le règlement que nous appliquions n'était qu'un retour, une régression vers les anciennes manœuvres processionnelles, antérieures au grand Frédéric.

Comme mes nouvelles fonctions ne m'obligeaient pas à la résidence, j'étais resté à Fontainebleau. C'est de là que j'avais suivi par la pensée, quelques mois auparavant, le voyage triomphal de l'Impératrice, inaugurant le canal de Suez et le traversant à la tète de cinquante navires de guerre européens ; pauvre femme qui, quelques mois plus tard, abandonnée de tous, devait fuir dans un fiacre pour aller demander l'hospitalité à son dentiste. C'est de là que j'avais suivi les troubles moraux et matériels qui marquèrent la fin de l'Empire, C'est de là que j'assistai à l'aventure du plébiscite, sanctionnant les changements constitutionnels votés par le Sénat.

L'Empereur répugnait au plébiscite. 11 aurait voulu conserver cette ressource suprême des Napoléons pour

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une circonstance plus importante , et M. Emile Ollivier était de son avis. Mais les membres orléanistes du cabinet, le comte Dam, M. BufFet, le marquis de Talhouët insistèrent, et il céda. Grammaticalement, la question était mal posée, car répondre c non » pouvait signifier, ou que l'électeur ne voulait pas de l'Empire, ou qu'il ne voulait pas de l'Empire libéral et préférait l'Empire autoritaire. Cependant, rationnellement, c oui» était l'adhésion à l'Empire, sous toutes ses formes, et a non » le refus de l'Empire sous toutes ses formes. Les c oui » l'emportèrent d'une façon écrasante. L'armée vota. On ne voulait pas négliger l'appoint que le soldat, transformé momentanément en citoyen, apporterait à l'Empire. On eut doublement tort de l'appeler au scrutin, d'abord parce que c'était révéler à nos rivaux, à une unité près, le nombre des hommes qui figuraient sous nos drapeaux, et ensuite parce que le scrutin dévoila un nombre relativement considérable d'opposants, au milieu de cette armée, fortement travaillée par les ennemis de l'Empire.

^ Pour avoir une idée des menées militaires et de l'audace des opposants, il faut se souvenir que Gambetta, le patriote Gambetta, l'homme qui. Tannée suivante, devait imposer un fusil à tous les citoyens et prêcher la discipline aux armées de province, non seulement avec de belles phrases, mais encore avec des cours martiales implacables, l'homme qui recommanda et fit voter le service universel et obligatoire, débutait, à cette même époque, à la tribune, en reprochant au ministre de la guerre d'avoir envoyé dans les compagnies de discipline d'Algérie deux chasseurs à pied, qui avaient figuré dans une réunion où Ton acclamait l'assassinat de l'Empereur.

Enfin, ma carrière, par un dernier sourire de la Destinée, allait me tirer de ce milieu sombre et désespérant où je voyais l'Empire, décrépit comme son chef,

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