UNE INSPECTION GÉNÉRALE
s'en aller morceau à morceau, où je me demandais, chaque matin, sur quoi pourrait bien s'appuyer la France, si elle se trouvait en face d'une guerre, pour m'envoyer reprendre une sorte de bain de confiance et d'illusion, là où s'était passée ma jeunesse, déjà regrettée, là où j'avais connu les ivresses du dévouement, mariées aux douceurs du devoir, là où j'avais gagné mes premiers galons, à la sueur de mon front, à la veille de mes nuits, au galop de mon cheval, à la pointe de mon sabre, en Algérie. Je fus nommé inspecteur général des trois régiments de spahis répandus sur toute la surface de la colonie.
D'ordinaire, les inspections commençaient au i*' juillet, pour se terminer le 31 décembre. Mais, comme mon inspection devait me forcer à parcourir toutes nos possessions, afin de voir tous les détachements éparpillés, j'obtins de partir le i" juin. Il eût été plus logique de me donner à inspecter la division de chasseurs d'Afrique, puisque j'étais déjà désigné pour la commander, ea cas de guerre. Mais le directeur de la cavalerie, mon ancien camarade aux spahis, le général Lefort, homme d'ordre, comptable impeccable, ayant passé toute sa carrière dans les bureaux ou à peu près, était arrivé à cette conception singulière que l'armée est bite pour les bureaux, et non les bureaux pour l'armée. Â cheval sur la règle inflexible, il répondit à mes observations , qu'étant le dernier nommé , je devais avoir le dernier arrondissement d'inspection .
Je partis donc, plein de joie, et, pourquoi ne pas l'avouer? plein d'orgueil, en pensant que j allais reparaître, comme général de division, salué par l'étendard, accueilli par les fanfares, devant le front de ce même régiment où j'avais débuté comme élève trompette, dans un peloton de nègres. Et quand je vis venir vers moi la terre d'Afrique, où j'avais laissé tant de souvenirs, tant d'amis et aussi un peu de sang, la terre
d'Afrique qui me souriait avec toutes les ardeurs de son soleil, comme pour souhaiter la bienvenue à Tenfant prodigue, laissant derrière lui la terre de misère, j'éprouvai au cœur le petit frisson du fils qui rentre dans la maison paternelle.
Je fus reçu, à bras ouverts, par le bon maréchal de Mac Mahon, par mes anciens compagnons d'armes, par cette aimable société d'Alger, accueillante et enjouée, et, pour débuter, on m'offrit une partie de campagne sur les bords de la mer, avec déjeuner péché sous nos yeux. Il y avait là le général Durrieu, sousgouverneur, la baronne Durrieu, leurs filles, l'officier d'ordonnance, le lieutenant de Montfort, du 3* de chasseurs d'Afrique, qui, laissé pour mort dans la charge de Sedan, devait se guérir et fournir une brillante carrière, mon vieil ami le colonel Faure et son admirable femme, etc., etc.
Mais il ne s'agissait pas de goûter les délices de Capoue. J'avais à visiter mes escadrons, depuis la frontière de la Tunisie jusqu'à celle du Maroc, avec de nombreuses pointes dans l'extrême sud des trois provinces, pour inspecter les smalahs, nos avant-gardes dans le désert. Et le lendemain, je pris le paquebot de l'Est pour aller débarquer à Bône où commandait le général Faidherbe, alors en congé en France. Le général avait débuté en Afrique comme capitaine du génie, et comme les lenteurs de l'avancement ne satisfaisaient pas son âme ardente, il avait demandé de servir aux colonies. On l'avait envoyé au Sénégal, où il avait fait une fortune militaire rapide, non seulement dans de nombreuses expéditions, mais dans l'administration coloniale, à ce point que, rentré en France, il avait été redemandé comme gouverneur par les commerçants de Saint-Louis. Comme beaucoup d'autres officiers, le maréchal Bosquet, les généraux de Lamoricière, Duvivier, Walsin-Esterhazy, Rivet, il était
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sorti des armes savantes, afin d'arriver plus vite dans le service des troupes. J'en pourrais dire autant de mon ami, te colonel Gandil, qui faisait son intérim, et qui commandait le 3' de tirailleurs algériens, après avoir passé par l'artillerie.
De Bône, où m'attendait le colonel Digard, commandant le 3* de spahis, j'allai visiter toutes les smalahs du régiment, jusqu'à Tébessa. Ce n'était pas brillant. A part quelques-unes qui étaient égayées par des plantations, elles avaient un aspect triste et peu engageant, perdues qu'elles semblaient dans l'espace. Les cavaliers indigènes y vivaient en famille, mais les cadres français et surtout les officiers s'y ennuyaient mortellement, n'ayant absolument pour se distraire que la chasse. Aussi, le recrutement était-il devenu très difficile, et on avait dû se montrer coulant sur les aptitudes physiques, et même donner des chevaux appartenant à l'Etat aux indigènes qui auraient dû arriver, montés, au service.
A Tébessa, on me trouva une petite voiture qui me transporta à Constantine. Là commandait le général Périgot. Ce n'était plus, hélas ! le brillant chef de bataillon que j'avais connu à Dellys, en 1847. Le temps avait fait son ceuvre et, sans lui retirer ses facultés intellectuelles, lui interdisait toute activité physique.
Combien tout était changé à Constantine ! On avait démoli à coups de canon, et précipité en morceaux dans le Rummel, grondant au fond de son précipice, le vieux pont rommn d'EI-Kantara, remplacé maintenant par un élégant et hardi pont de fer jeté sur l'abîme, en face du trou noir d'oii le chemin de fer de Philippeville sortait de dessous le Djebel-M'sid. Ce pont ouvrait sur une belle rue, garnie de constructions françaises, qui avait éventré les vieux quartiers. Je revis là mon ancien et excellent 3* de chasseurs d'Afrique, et l'accueil que j'y reçus me prouva qu'on ne m'y avait pas
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e de ma sévérité tempérée, d'ailleurs, par mon souci de la justice. Le régiment avait quitté enfin l'afFreux quartier du Bardo, il était au bon air, sur les hauteurs de Sidi-Mabrouck. Un établissement m'intéressa beaucoup : ce fut le collège franco-arabe, fondé et dirigé par le capitaine Oblin, où les petits Bédouins rivalisaient de savoir et de lèle avec les jeunes FraoïK çais. Après une reconnaissance et une pointe sui Batna, oii commandait le général Barry, je partis pour Sétif. Le chemin de fer n'était pas encore construit, et je fis retenir par mon aide de camp toute l'impériale de la diligence, pour voyager de nuît, à l'air et à la fraîcheur, i^^—
Nous arrivons à Sétif à cinq heures du matin, et^^| nous trouvons tous les officiers de spahis venus ponr^^^ me recevoir, à la descente de la diligence. Je me hâte pour me dépêtrer du fond de ma boîte. J'accroche mon pantalon à la manivelle du frein, et je suis forcé de descendre à reculons, laissant dans la voiture tout mon fond de culotte, et me présentant ainsi à mes subordonnés sous un aspect imprévu. Je dus répondre à leurs compliments, dans une tenue encore plus n^lig£e que celle du roi Dagobert.
La smalah de Sétif était tout à (ait gentille. Moi ami, le capitaine des Mesloizes, qui l'avait commandée fort longtemps, l'avait entourée de plantations qui avaient très bien réussi. De Sétif à Aumale, je fis la route à cheval, comme quand j'étais sous-lieutenant. Là, m'attendait, à la tête de ses officiers du i* de spahis, le colonel Abdelal, m'apportant en quelque sorte des bouffées de ma jeunesse. Pauvre colonel! Je l'avais laissé en route, puisque j'avais été lieutenant dans l'escadron qu'il commandait comme capitaine. Je ne désirais rien tant que de réparer à son profit les injustices du sort. A Aumale, commandait le futur héros de Loigny, le colonel de Sonîs. Les hôtels de la