‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 63 sur 285 · PREMIÈRES DÉFAITES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES DÉFAITES

Mahon a perdu une grande bataille, dans la forêt de Haguenau. On assure même qu'il est tué ou dangereusement blessé. Au reste, un aide de camp de l'Empereur, venant de Metz et allant à Strasbourg, en train spécial, a. passé ici dans la journée. Il repassera ce soir à minuit, dans son train. Revenez, vous pourrez lui parler et tout savoir.

Pour plus de sécurité, je fis les cent pas sur le quai de la gare pendant plus de quatre heures, pour ne pas laisser passer le train annoncé. A minuit, il arrivait, composé d'une locomotive et d'une seule voiture, avec une seule personne dans cette voiture. Je me précipite dans le compartiment mal éclairé, et je trouve le colonel Klein de i-Qeinenberg, officier d'ordonnance de l'Empereur, que je connaissais depuis fort longtemps : » Ah! mon général, me dit-ii en m'apercevant, quel affreux spectacle que celui auquel je viens d'assister ! A la première nouvelle de l'engagement, l'Empereur m'envoie du côté de FrœschwîUer, pour lui rapporter des renseignements exacts et des impressions vues. Plus de deux lieues avant d'y arriver, je croise un trompette du train, sans coiffure, fuyant, la terreur peinte sur le visage, puis, derrière lui, un torrent de soldats conducteurs appartenant à tous les régiments, ayant coupé les traits de leurs chevaux ou jeté leur charge, pour courir plus vite, et fuyant à toute bride, encore bien qu'ils n'aient pas vu le feu, puis, des soldats qui n'ont pas combattu, tout cela mêlé, refusant de s'arrêter pour me renseigner. J'ai cru à un sauve-quipeut général, jusqu'au moment où j"ai pu joindre le Maréchal que j'ai trouvé, lui au moins, plein de calme et de sang-froid, acheminant ses troupes sur la route de Saverne. C'est une bataille perdue ; mais c'est moins grave que j'avais cru, 11 n'y a guère eu de désordre qu'à l'arrière. Les cuirassiers ont chargé, pour couvrir la retraite. Ils ont été anéantis, a

Cette dernière version était elle-même très exagérée, car la plus grande partie des cuirassiers qui ont chargé à Reichshofen ont pu jouir de la popularité méritée qu'ils avaient acquise. Mais ces nouvelles, annoncées d'une voix hachée, en pleine nuit, pendant que la locomotive sifflait, avant de reprendre son élan, m'atteignirent en plein cœur. Je rentrai, affectant un calme que je ne ressentais pas et attendant, de minute en minute, du grand quartier général un ordre de départ. 11 n'arriva qu'à dix heures du matin. Il me prescrivait de partir avec mes troupes pour Nancy, de Nancy à Bernecourt, de Bemecourt à Saint-Mihiel, où j'attendrais de nouvelles instructions.

Je prescrivis le départ pour midi, et j'allai d'abord conduire à la gare ma femme, qui m'avait accompagné à Luné ville, afin de rester auprès de moi jusqu'au dernier moment. Le service des trains était déjà désorganisé ; il n'y avait plus d'horaire. On attendait des convois de blessés. On formait des trains militaires, pour aller chercher le grand parc d'artillerie, commandé par le colonel Brady, et qu'il s'agissait de ramener en arrière le plus vite possible. La gare était assiégée par les familles des officiers de cuirassiers de la division de Bonnemains, restées à Luné ville, et inquiètes du sort des leurs. Il y avait entre autres la femme du colonel du 3* de cuirassiers, M. de Lafutsun de la Carre. Je la connaissais ; elle était la fille du président du tribunal de Blidah, et avait épousé son mari quand il était capitaine au i*' de chasseurs d'Afrique. Elle se précipita sur moi : 0 Mon général, savezvous quelque chose? On dit qu'il y a un colonel de cuirassiers parmi les morts ; ce doit être mon mari. Je suis sûre que c'est lui. — Mais non, Madame, calmez-vous. Je ne sais rien, je ne sais rien. J'espère que vous aurez de bonnes nouvelles. Adieu ! Adieu ! d

Je savais depuis le matin qu'elle était veuve. Son

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