‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 65 sur 285 · A PROPOS DE GAMELLES · texte numérisé non relu

A PROPOS DE GAMELLES

rivée eût changé la défaite en une victoire dont les

suites eussent été incalculables; à cette bataille de

Spicheren, dis-je, la division de Laveaucoupet, engagée

aa moment décisif, avait déposé ses sacs à terre pour

aborder l'ennemi. Les péripéties de la bataille l'avaient

écartée de l'endroit où étaient les sacs, et, la retraite

s'imposant, les sacs étaient tombés entre les mains de

l'ennemi, avec les objets de campement, les marmites,

bidons, gamelles, tous les ustensiles indispensables à

l'existence du soldat en campagne. Rétrogradant à

prosiraité de Metz, le général Frossard était venu de-

•nander aux magasins centraux le remplacement de

tout ce matériel. Mais l'administration de la Guerre avait

^té incapable de satisfaire à cette réclamation, comme

^ bien d'autres, hélas! Et c'était là l'objet de la dis-

^tisBÎon. Sans se lasser, très froidement, mais d'un ton

^^rès ferme, le général Frossard demandait ses bidons

^t ses gamelles, et, sans se lasser non plus, le général

*— e Bœuf lui faisait une réponse, toujours la même, inva-

*^blement : a 11 n'y en a pas. d

— Comment ! il n'y en a pas !

— Non, il n'y en a pas. L'intendant général m'a expliqué parfaitement pourquoi cette sorte d'approvisionnement n'avait pas été constituée à Metz.

Et le Maréchal s'embourbait dans des théories sur la défensive substituée, au dernier moment, au plan primitif d'ofïensive. Mais le général Frossard ne perdait pas le nord.

— Il est impossible, disait-il, que dans une place de première ligne, pouvant, les circonstances le démontrent, devenir base d'opération, vos magasins soient assez démunis pour ne pas pouvoir remplacer les objets de campement d'une seule division. Si c'est cela que vous appeliez être prêt !

Alors l'Empereur, intervenant, avec son flegme imperturbable :

i64 MES SOUVENIRS.

— Mais, général Frossard, si le Maréchal vous dit qu'il n'y a pas d'objets de campement dans les magasins de Metz, c'est qu'il n'y en a réellement pas. Arrangez-vous autrement. Faites acheter en ville des récipients quelconques.

— Mais, Sire, ce n'est pas possible. Il n'y a en ville que des pots et des marmites en terre. Est-ce que les soldats peuvent emporter sur leurs sacs des pots et des marmites en terre? Est-ce pratique, cela?

— Non, ce n'est pas pratique. Mais puisqu'on vous dit qu'il n'y a pas autre chose !

Le général Frossard sortit enfin, furieux. Et l'Empereur, s'adressant à moi, qui écoutais tout cela, impassible, me dit :

— Je vous ai fait venir à Metz, général du Barail, parce que votre division, composée de régiments qui ont constamment fait la guerre, doit être familiarisée avec le service en campagne, qu'on semble avoir oublié dans notre cavalerie, depuis le commencementdes opérations.

— Et certes, ce n'est pas de ma faute, dit le Maréchal en interrompant l'Empereur. J'ai assez souvent recommandé aux officiers de cavalerie d'étudier le livre du général de Bracke.

Je me bornai à répondre que j'essayerais de faire de mon mieux, et je pris congé. Mais, en m'en allant, je réfléchissais à cette scène réellement topique, à cette évocation d'un livre au moment où il ne s'agissait plus de lire. Je ruminais tout ce j'aurais pu répondre à l'Empereur, se plaignant de sa cavalerie, si les récriminations avaient été de saison.

Oui, la cavalerie avait mal éclairé. Oui, elle avait mal fait le service des avant-postes. Oui, elle avait laissé surprendre l'armée, à Wissembourg et à Reichshoffen ! Mais à qui la faute ? Lui avait-on appris le service en campagne ? Les généraux avaient-ils même su profiter du peu qu'elle en savait ?

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