‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 70 sur 285 · UNE VICTOIRE INUTILE · texte numérisé non relu

UNE VICTOIRE INUTILE

L'accepter était faire le jeu de l'ennemi qui avait intérêt <i nous retenir sous Metz. La refuser n'offrait aucun langer, car jamais l'armée allemande ne serait venue se heurter contre les forts qui couvraient la ville ; et du iioment que le plan de retraite sur Châlons était adopté, U fallait tout lui sacrifier. Mais, du moment aussi qu'on Sccepl^t cette bataille, il fallait se précipiter sur l'adversaire avec tout son monde, le poursuivre, le culbuter et l'écraser. Alors peut-être la face des choses chan- Çeait-eQe encore. Borny fut une victoire, mais une victoire inutile, une victoire nuisible, une victoire sans lendemain, puisque la retraite commença immédiatement, 0 Vous avez rompu le charme », disait le lendemain Napoléon III à Bazaine, en !e complimentant.

Hélas! non, le charme n'était pas rompu.

Le lendemain, 15 août, c'était le jour de la fête du Souverain; mais personne, ou à peu près, ne songea à la lui souhaiter, excepté les intimes, qui cueillirent dans les jardins quelques fleurs à son intention. L'armée, certes, était toujours fidèle, mais elle ne criait plus : 1 Vive l'Empereur! » comme jadis, au passage du pauvre homme mourant qu'elle traînait avec elle.

Au matin, un officier d'état-major général, le capitaine Yung. m'apporta l'ordre de me remettre immédiatement en route, en me conformant aux instructions précédemment données, qui me prescrivaient d'éclairer la marche de l'armée sur la route de Verdun, par Conflans et Étain. Je devais aller coucher, ce soir-là, au %-ilI^e de Jarny, C'était une bien petite étape, c'était une marche bien lente; mais l'encombrement de toutes !es routes, à la sortie de Metz, rendait fort difficile l'écoulement des colonnes, et nous étions bien forcés de régler notre allure sur la leur.

En outre, il n'existât peut-être pas, dans toute l'armée, une seule bonne carte des environs immédiats de Metz. Nous avions à foison des cartes du pays rhénan.

Mais pour la Lorraine, on ne pouvait trouver que quelques exemplaires fort rares de la carte dite d'étatmajor, qui ne donnait pas les modifications survenues dans la configuration du pays, depuis son achèvement, qui ne portait pas le tracé des routes récemment ouvertes, et qui représentait encore comme sentiers impraticables des chemins devenus carrossables. On n'eut même pas Tidée de s'adresser au service des ponts et chaussées qui aurait pu suppléer à notre pénurie, et le lendemain, des divisions entières devaient arriver trop tard sur le champ de bataille, parce qu'elles n'avaient pu se guider, au milieu des accidents de terrain qui entourent Metz.

Je marchai donc sur Doncourt et Jarny, où j'arrivai vers une heure, après avoir fait éclairer fortement ma gauche. Dans presque tous les villages, nous relevions la présence de uhlans qui fourmillaient, à la recherche des renseignements. Ils déguerpissaient , sans les attendre, devant mes éclaireurs qui leur donnaient vigoureusement la chasse. Les chasseurs d'Afrique avaient pris goût au service en campagne et se montraient hardis, entreprenants.

A Jarny, au moment de mettre pied à terre, j'entendis le canon dans la direction où je supposais que devait se trouver la division de Forton. En un clin d'œil, mes bagages étaient déposés, ainsi que tout l'attirail de route des chevaux, et, à la tête de ma division entière, je me portais, aux grandes allures, au secours de mon coUègfue. A mi-chemin, je trouvai un aide de camp du général de Forton, qui accourait pour me réclamer mon concours. Je lui montrai mes régiments en route, et nous forçâmes de vitesse. En voyant arriver trois régiments frais et deux batteries d'artillerie, l'ennemi comprit qu'il n'était pas en force et se retira. J'eus cependant le temps de lui faire lancer quelques obus, et, après avoir pris congé de mon camarade et ancien qui m'avait

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rendu la liberté, je revins à Jarny, battant l'estrade. Je fis prisonniers une centaine de uhlans, et mes chasseursen laissèrent une trentaine de tués sur le terrain.

Dans des circonstances analogues, c'est-à-dire quand on tâtonne dans le vide, Napoléon disait toujours : < Faites-mot des prisonniers n, parce que le simple numéro qu'ils portent au collet et leurs indiscrétions permettent de se rendre compte de l'emplacement des corps auxquels ils appartiennent et, par conséquent, des positions présumables de l'ariiiée ennemie. Aussi, dès mon retour à Jarny, je fis partir mes prisonniers pour le grand quartier général, en les accompagnant d'unrapport où étaient minutieusement relatés tous les renseignements que j'avais tirés d'eux. Puis, je m'établis dans une bonne position reconnue à l'avance entre Jaray et Doncourt. Je formais l'extrême avant-garde de l'armée. En outre, j'aurais été très embarrassé, en tas d'attaque, de l'immense bagage que la division, par Ordre supérieur, traînait avec elle. J'allai moi-même placer mes grand'gardes et mes petits postes que je lins en éveil toute la nuit, sans m'accorder le moindre repos. D'ailleurs, le silence de celte nuit fut presque ■Constamment troublé par des coups de carabine tirés à ''avancée, où l'on faisait bonne garde. Je forçai les officiers eux-mêmes à renoncer aux habitudes d'Afrique, et a cette sécurité qui les faisait se comporter dans leurs tentes comme s'ils étaient en villégiature chez des ^is, tranquillement couchés dans leurs lits de cantine, avec des draps, et lisant, pour s'endormir, des romans àla lueur des bougies.

Vers minuit, on m'apporta du grand quartier général une lettre signée par ordre, par le chef d'état-major général, le général Jarras. Cette lettre, qui pour moi est capitale, et dont l'original se trouve dans les archives du ministère de la Guerre, disait, après avoir accusé réception des prisonniers envoyés :

« J'ai fait interroger avec le plus grand soin ces prisonniers. Ils ont confirmé leurs dépositions contenues dans votre rapport de ce jour. Ils prétendent que toute l'armée allemande a dû passer la Moselle vers Novéant, pour se porter sur Gorze. Mais leurs déclarations sont fort exagérées. Je sais que je n'ai devant moi qu'un corps de vingt mille hommes qui ne m'empêchera pas de passer, comme j'en ai pris la résolution, Demain, i6 août, vous serez prêt à rompre, à cinq heures du matin. Hommes et chevaux auront mangé, et vous attendrez de nouveaux ordres pour continuer votre marche dans la direction de Verdun, n

Ainsi donc, la veille, le Maréchal avait eu à livrer une bataille sanglante. Dans la journée, la division de Forton avait été attaquée. Cent prisonniers, faits par moi et interrogés par moi, avaient été unanimes à affir mer que toute l'armée allemande avait traversé la Moselle vers Novéant, et le Maréchal persistait à n'admettre, sur je ne sais quels renseignements, que la présence d'un corps de vingt mille hommes en avant de lui; et, dans son livre sur la guerre, il déclare qu'il a été mal éclairé par sa cavalerie! Mais précisément, cette cavalerie, ce jour-là, avait fait tout son devoir. Cette cavalerie, ce jour-là, avait vu juste.

Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux, une fois au moins, répondre à un ouvrage tout récent, V/Yistotre générale de la guerre franco-allemande du commandant Rou.iset. C'est une œuvre didactique, très savante, s'élevant sur l'art militaire en général, et sur la campagne de 1870 en particulier, à des hauteurs qu'il me semble difficile de dépasser. Or, à la page 352 du premier volume, je lis ces lignes :

H Notre cavalerie n'était ni assez habile, ni assez entreprenante pour fournir par ses renseignements des bases fermes aux décisions du commandement, n

Il y a peut-être du vrai dans cette critique en génè-

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