LES CAVALIERS DE LA GRANDE ARMÉE
raJ; mais je viens d'en démontrer rinjustice en ce qui concerne le cas particulier de la journée de Rezonville ; car, pour cette journée, du moins, la portion de la cavalerie française qui était sous mes ordres a fourni au commandement une h base ferme pour appuyer ses décisions n. Et si le commandement n'a pas voulu croire sa cavalerie, ce n'est pas elle, c'est lui qu'il convient d'incriminer. Que si, maintenant, on voulait même généraliser cette critique sur le rôle de la cavalerie, pendant les débuts de la guerre, on trouverait encore à incriminer le commandement supérieur. 11 est tout à fait exact que nos cavaliers n'étaient pas familiarisés avec le service en campagne, et maintes fois déjà j'ai expliqué pourquoi et comment leur inexpérience était le fruit de leur éducation militaire. Mais les conscrits de la Grande Armée qui apprenaient à monter achevai sur les routes, en allant rejoindre leurs régiments, n'étaientpas de meilleurs éclaireurs que nos hussards ou nos chasseurs, Seulement, quand ils arrivùent à l'armée, ils y trouvaient un général qui savait Bfi servir de sa cavalerie et qui les lançait en avant. Ils partMent, se faisaient tuer ou rapportaient quelques lenseignements. Est-ce ainsi que les généraux en chef en ont agi avec nous, les cavaliers, en 1870? Est-ce qu'ils sav^ent nous lancer en avant? Quand ils nous mûntenaient en arrière de leur infanterie, nous étions bien forcés d'y rester; car ce n'est pas nous qui choisissions nos places de bataille, I! ne suffit pas d'avoir une cavalerie aventureuse et instruite, il faut encore savoir s'en servir, savoir la répandre là où elle doit être répandue. C'est ce qu'on n'a pas fait. On a coupé bras et jambes aux gens, et ensuite on leur a reproché de ne pas pouvoir marcher. D'ailleurs , pour la cavalerie comme pour tout le reste de l'armée, si la victoire est la récompense des qualités militaires, elle en est aussi la source. La cavalerie est aventureuse, surtout quand
elle porte le succès en croupe. Elle est timide, quand la défaite chevauche derrière elle. Les uhlans de Nancy n'ont fait qu'imiter les hussards de Steltin, et au début de la guerre, alors qu'ils ne savaient pas encore ce qu'ils allaient trouver devant eux, les uhlans, ces fameux uhlans n'étaient pas plus aventureux que nous. Ils n'en menaient pas plus large que nous n'en menions nous-mêmes. Ce qui leur a donné l'audace et l'esprit d'aventure qui confondent les publîcistes, c'est l'habitude vite contractée de ne trouver devant eux que des troupes démoralisées par la défaite, et des populations résignées d'avance à l'occupation étrangère , parce qu'avant de voir arriver les uhlans, elles avaient vu passer ces troupes en retraite. Quand les uhlans ont vu que rien ne leur résistait, ils se sont envolés en avant, comme une bande de moineaux effrontés. A leur place, nous aurions fait aussi bien qu'eux.
Non, non, si le maréchal Bazaine n'a pas quitté Metz, ce n'est pas parce qu'à la place du corps de vingt ^mille hommes, il a trouvé l'armée allemande tout entière, comme mon rapport le lui avait signalé, car s'il eût voulu passer, cette armée ne l'en eût pas empêché; et s'il est resté à Metz, c'est qu'il a bien voulu y rester, ainsi que le démontrera le récit de nos opérations; c'est parce que Metz exerçait sur lui une double fascination. Il s'y accrochait, parce que tout général médiocre s'accroche toujours à une forteresse qui le; dispense de manœuvrer en rase campagne. Il s'y accrochait, parce qu'à l'abri de ses forts, il voulait conserver intacte une armée dont il connaissait la vigueur et latlidélité, pour en faire l'instrument de ses rêves ténébreux.
A quoi tiennent cependant les destinées de ce mondeljintervertissons par la pensée les rôles de nos deux grandsichefs. Plaçons le maréchal de Mac Mahon à la tête de l'armée de Metz et le maréchal Bazaine à
LE MATIN DE REZONViLLE. 179
1^ tête de l'armée de Châlons. A coup sûr, jamais le naar^chal de MacMahon, soldat vigoureux etiocapable de calculs politiques, ne se serait laissé enfermer dans ^fletz. Il aurait tenu la campagne avec plus ou moins de succès. Il aurait reçu et rendu les coups; et l'Histoire prouve que l'armée du Rhin pouvait infliger à l'ennemi autant de pertes qu'elle en subissait, sinon plus. Mais il aurait certainement évité la catastrophe qui a terminé l'existence de cette armée.
De son côté, le maréchal Bazaine, à la tête de l'armée de Châlons, n'aurait jamais fait preuve de cet esprit de discipline, d'abnégation et d'obéissance qui a transformé le héros de Magenta en victime expiatoire de l'impéritie et de la pusillanimité du gouvernement de Paris, et l'a conduit dans le gouffre de Sedan. Bazaine aurait mis dans sa poche la Régente, M. Rouher, le ministre de la Guerre. Il serait resté sourd à toutes les supplications et à toutes les objurgations. Rien au monde ne l'aurait empêché de ramener à Paris l'Empereur et Tarmée de Châlons , et son ambition politique ellemême l'aurait poussé vers la Capitale, pour y être le maître. De sorte qu'en changeant deux hommes de place, on eût peut-être changé les destinées de l'Europe. Mais c'est assez rêver, c'est assez discuter! Le soleil se lève sur l'une des plus tragiques journées de notre histoire; nous sommes au matin du 16 août; nous sommes au malin de Gravelotte ou de Rezonville, comme on voudra. L'arnnée allemande, marchant en équerre, vient d'accomplir sans encombre une marche de flanc périlleuse dont elle a le droit d'être fière.
A cinq heures du matin, mes trois régiments de chasseurs d'Afrique et mes deux batteries attelées étaient rangés, prêts à rompre, les bagages chargés, et les hommes à la tète de leurs chevaux dont ils tenaient la bride passée au bras. Moi-même, à cheval, en avant
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de mes troupes, j'attendais les ordres promis. Je vis arriver vers moi au galop le capitaine Lesergeant d'Hennecourt, officier d'ordonnance de TEmpercur, que j'avais jadis beaucoup connu à Versailles.
— Mon général, dit-il en m'abordant, l'Empereur vous demande.
— Où est l'Empereur?
— Là, un peu en arrière, à la sortie du village de Doncourt.
En un temps de galop, j'avais rejoint Napoléon III, que je voyais pour la dernière fois. Il était assis dans sa calèche attelée de quatre chevaux et conduite en daumont par les artilleurs. A sa gauche, le Prince impérial. En face de l'Empereur, le général Pajol, aide de camp de service. En face du Prince impérial, le commandant Clary, son aide de camp.
L'Empereur, qui avait couché dans une auberge de Gravelotte, portait sur ses traits tirés la trace de ses angoisses, et comme le prélude de nos défaites. Il me tendit la main avec sa bienveillance ordinaire et me dit d'une voix éteinte, à peine intelligible :
— Je vais à Verdun. Je suis escorté par les lanciers et les dragons de la Garde. C'est un peu lourd... Pajol vous dira ce que je désire.
Le général Pajol ajouta :
— L'Empereur désire que vous lui donniez une de vos brigades, afin de pouvoir faire la route plus rapidement.
L'Empereur n'était plus le chef de l'armée. L'ordre aurait donc dû m 'être donné correctement parle maréchal Bazaine lui-même. Mais c'était l'Empereur; et on ne discutait pas avec le souverain auquel on avait juré fidélité. D'ailleurs, le Maréchal était venu lui-même au galop, pour prendre congé de Napoléon IIJ qu'il voyait partir avec un regard de joie et un soupir de soulagement, voulant rester le seul maître, et sachant bien
DÉPART DE L'EMPEREUR, i8i
c]u'U ne pouvait l'être qu'à ce prix, et après ce départ. Il venait de quitter l'Empereur, et s'il ne fut pas venu, j 'aurais agi de même. Je retournai de suite à ma division «t je dis au général Margueritte simplement ces mots : — Vous allez escorter l'Empereur jusqu'à Verdun. Du moment qu'on me demandait une brigade de cavalerie, je ne pouvais faire partir que la brigade de Margueritte, puisque l'autre, incomplète, ne comptait qu'un régiment. On a dit qu'une petite conspiration avait été ourdie pour séparer de ma division cette brigade Margueritte et la rendre indépendante. Ce n'est guère probable, puisque nous croyions, tous, partir pour Verdun, où j'aurais repris l'intégralité de mon commandement. On a raconté aussi que la brigade de lanciers et de dragons de la Garde, commandée par le général de France, m'avait été attribuée pour remplacer la brigade Margueritte. C'est une erreur dont le commandant Roussel s'est fait involontairement l'écho. Cette brigade resta sans ordres et ne fut jamais placée parmi mes troupes, qui se réduisirent, à partir de ce moment, à un seul régiment de cavalerie, le 2* de chasseurs d'.\frique, et à deux batteries d'artillerie.
L'Empereur partit au galop, escorté par la brigade de chasseurs d'Afrique, et, avant de me mettre moimême en route, je dus laisser filer tous les impedimenta du quartier impérial. Il y avait là des voitures de toutes formes et de tous calibres, qui portaient les bagages et les services impériaux, et celles de tout le personnel civil des plus nombreux. C'était un petit monde en raccourci, où se voyaient jusqu'à des marmitons en veste blanche sur les toits des fourgons. Tout cela allait très lentement, sous la conduite d'un fort détachement de Cent-gardes, d'un escadron de Guides et d'un bataillon de grenadiers de la Garde, qui réglait par sa marche les allures du convoi. Ce ne fut guère ^ue vers sept heures du matin que je pus quitter défi-
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nitivement mon bivouac de Jamy, sans avoir reçu les instructions qui m^avaient été annoncées pendant la nuit. J'étais donc forcé de m'en référer à mes instructions primitives : éclairer la marche de l'armée par Conflans-Étain.
A vrai dire, TEmpereur semblait s'en charger luimême, et je n'avais qu'à suivre son mouvement, en lançant des éclaireurs à gauche, sans marcher trop vite cependant, pour ne pas laisser une trop grande distance entre l'avant-garde que je formais et les tètes de colonnes d'infanterie que je supposais derrière moi. Je poussai donc des reconnaissances à gauche et en arrière, et j'allai aussi lentement que possible, espérant toujours voir arriver un ordre du général en chef. Il était à peu près neuf heures quand j'atteignis Conilans où je fis halte, pour laisser prendre quelque avance aux b£^£^es du quartier impérial.
A ce moment, un des officiers échelonnés en arrière vint me prévenir qu'on entendait au loin le canon, et qu'aucune troupe française n'avait encore dépassé Doncourt. Derrière lui, un autre arrivait, disant qu'à l'intensité de la canonnade, on pouvait croire que l'engagement était sérieux. Et enfin, un troisième assurait que c'était une vraie bataille qui se livrait aux portes de Metz, et qu'on pouvait voir dans l'air les obus éclater. Mon parti fut vite pris : laissé sans ordres et sans instructions, je n'avais qu'une chose à faire, marcher au canon. Je fis faire face en arrière. Mon ancien camarade, le général de France, qui commandait la brigade des lanciers et des dragons que Margueritte venait de relever près de l'Empereur, et qui avait continué de marcher dans la direction de Verdun, me voyant rebrousser chemin, me demanda ce qu'il devait faire.
— Vous appartenez à la Garde, lui répondis-je; je n'ai pas d'ordre à vous donner ; mais moi, je marche au canon. Une bataille se livre en ce moment. J'y vais.