‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 77 sur 285 · LS TOMBEAU DE LA GARDE PRUSSIENNE · texte numérisé non relu

LS TOMBEAU DE LA GARDE PRUSSIENNE

laume fut forcé de consacrer un souvenir funèbre et attristé, puisqu'il écrivit que sa Garde avait trouvé là son tombeau. Et, jusqu'au sein de ses triomphes définitifs, les fantômes de cette élite, si dévouée et si fidèle, le poursuivaient; à ce point que, lorsqu'il s'agit de tailler dans les chairs meurtries de la France la rançon de nos défaites, son premier cri ne fut ni pour Straslx>urg la Superbe, ni pour Metz l'Inviolée; son premier cri fut pourSainte-Marie-aux-Chênes et Saint- Privat, où reposaient les os de ceux qu'il avait immolés à sa gloire.

De deux heures et demie à six heures, ma division de cavalerie resta, non pas derrière Saint-Privat , comme le dit le commandant Rousset, mais déployée à droite du 6' corps, recevant, elle aussi, des obus, et surveillant les bois profonds, ravinés, d'où pouvait venir une attaque. Où aurait-on pu mettre, d'ailleurs, cette cavalerie, en cette rencontre meurtrière dans laquelle les Allemands eux-mêmes ne se servirent que de leur infanterie et de leur artillerie, car leur cavalerie ne parut pas? Sur quoi aurait-on pu la faire charger? Sur des boulets? Sur des balles? C'eût été héroïque peut-être, mais fou certainement. Elle chargea pourtant sur les boulets et les balles.

A six heures, Saint-Privat, criblé d'obus, n'était plus qu'un monceau de ruines. Les murs et les toits Croulaient sur ses défenseurs; la position était intenable. Le Maréchal se résigna à battre en retraite sur .Amanvillers, puisque, malgré ses demandes réitérées, il n'avait pu obtenir du général en chef le moindre secours des troupes de réserve volontairement immobilisées aux alentours de Plappeville,

— Il faut tenter une charge, me dit-il, pour me perïnettre de respirer un peu, et pour protéger la retraite, pendant que je vais faire un changement de front en arrière sur mon aile gauche.

La charge était inutile, impraticable. Il nous aurait fallu taire six cents mètres pour atteindre l'infanterie, et deux kilomètres pour atteindre l'artillerie. Je fia déployer la brigade de Bruchard tout entière, et non pas un seul régiment, comme le dit le commandant Rousset; et l'on partit. On n'avait pas fait cinquante mètres que les deux régiments étaient désoi^anisés. L'aide de camp du général tombait mortellement frappé, le général avait son cheval abattu. Les balles et les obus avaient fait dans les rangs de tels vides que les cavaliers dégringolaient les uns sur les autres comme des capucins de cartes. Pourtant, je réussis à protéger la retraite avec mon autre brigade, celle du général de la Jaille. Les chasseurs d'Afrique se déployèrent en tirailleurs, ripostèrent de leur mieux aux salves de l'infanterie allemande, qui avançait sur eux, et, se retirant avec calme, ne laissèrent derrière eux aucun fantassin.

Je rejoignis le maréchal Canrobert sur la gauche du plateau d'Amanvilîers, en arrière de la coupure. Là, trente-huit pièces de canon, commandées par le lieutenant-colonel de Montluisant, foudroyaient Saint - Privât, dont nous venions de sortir et dans lequel étaient déjà entrés les Allemands, pour les empêcher d'en déboucher et de poursuivre leur marche sur nous. Leurs feux se mariaient à ceux des batteries de la Garde qui couronnaient les lignes d' AmanvtUiers, tandis qu'une division d'infanterie de cette même Garde accourait au secours du 4* corps.

— Écoutez t me dit tout à coup le maréchal Canrobert, on bat la charge derrière nous, dans le bois ; c'est une division de !a Garde qui arrive. Nous allons pouvoir reprendre Saint-Privat.

Hélas ! ce n'était pas la Garde I C'était le colonel du 100' de ligne qui avait imaginé de faire battre la charge par tout son groupe de tambours, pour rassembler ses hommes dispersés dans les bois. Je vois encore te tani-

bour-major, planté devant ses tapins, maniant sa canne et leur faisant battre la charge au milieu des éclats d'obus, comme s'il eût été à l'exercice et sans avoir l'air de s'inquiéter du bruit assourdissant de l'artillerie.

La nuit était venue. Sous peine de compromettre la sécurité de ses troupes, le Maréchal dut régulariser son mouvement de recul, et donna à tout son corps Woîppy comme lieu de ralliement et de concentration. Nous nous écoulâmes par les nombreux ravins qui sillonnent cette partie des environs de Metz, lentement, péniblement, nous enchevêtrant dans les convois de blessés qui rentraient, relevant les voitures qui versaient leur chargement endolori et résigné dans les sentiers étroits, et craignant à tout instant de voir arriver de l'artillerie allemande qui eût transformé en épouvantable confusion cette retraite laborieuse. La brigade de la Jaille arriva, au milieu de la nuit, au Ban Saint-Martin, et la brigade de Bruchard y parvint, le lendemain, à l'aube.

Rien ne peut donner une idée du désordre qui régnait sur cette esplanade, où s'entassaient sans ordre, sans liaison, des soldats appartenant à tous les corps et à tous les régiments. Pour la première fois, le moral de ces troupes était atteint. Pour la première fois, les hommes eux-mêmes comprenaient l'inutilité des efforts et des sacrifices qu'on leur avait demandés. Pour la première fois, ils sentaient la vanité des espoirs si longtemps entretenus, et, de fait, le rôle actif de l'armée du Rhin était terminé, et, le lendemain de la bataille de Saint-Privat, le ig au matin, son sort était fixé.

Dans la journée, le maréchal Canrobert réunit ses divisionnaires à son quartier général, au collège des Jésuites de Woippy, et leur indiqua l'emplacement réservé aux différentes troupes. On assigna à mes quatre régiments de cavalerie leur bivouac sur les glacis de Metz, près de la rive gauche de la Moselle, presque en face de l'île Chambière, oii bivouaquait la Garde, et

dès le lendemain, la division était suffisamment réorganisée pour pouvoir se remettre en campagne, s'il le fallait. C'est sur ces glacis qu'elle a passé tout le siège de Metz, les hommes sous la tente, les chevaux à la corde. A quelque cent mètres en avant, il y avait une usine de chaudronnerie abandonnée. J'y installai mon quartier général, et je devais y vivre jusqu'à la capitulation.

Trois jours après la bataille de Saint-Privat, le 6' corps, qui y avait pourtant été si rudement éprouvé, avait, de son côté, repris tout son équilibre, et bientAt enfin, l'armée entière était à peu près rafistolée. Son chef suprême, retiré dans son quartier général au Ban Saint-Martin, restait muet, ne paraissait pas, ne faisait part à personne de ses résolutions, ne s'occupait mAme d'aucun détail administratif et ne semblait pas se douter qu'en dehors de la population de Metz, il y avait 173,000 hommes qui! fallait nourrird'abord, et occuper ensuite, car l'inaction, au milieu de telles masses, produit des effets presque foudroyants de démoralisation.

Le 25 au soir, nous reçûmes des ordres confidentiels de mouvement pour le lendemain. Le 6* corps devait passer tout entier sur la rive droite, et à cinq heures du matin, le 26, ma division, rangée sur la berge, commençait à traverser la Moselle, sur un pont jeté par les pontonniers en aval de l'tle Chambière, pour se porter en avant du fort Saint-Julien et se déployer, sa droite au bois de Grimont. Les autres divisions se firent attendre, la route de Saint-Julien étant encombrée, et le déploiement du 6* corps ne fut complet que vers midi. Je faisais face au village de Malroy occupé par les Allemands qui m'envoyèrent quelques obus, et cessèrent bientôt le feu, en constatant qu'ils ne nous atteignaient pas. Une autre division s'établit en avant du bois de Grimont, et l'on attendit.

Aucun ordre n'arrivait. Vers deux heures, on apprit

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