‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 78 sur 285 · FAUSSE SORTIE · texte numérisé non relu

FAUSSE SORTIE

qu'un grand conseil de guerre était réuni au château de Grimont et que les chefs de l 'armée délibéraient. Le prince Eugène de Savoie a dit que toutes les fois qu'un général d'armée ne veut pas combattre, il n'a qu'à réunir un conseil de guerre, et qu'il peut être sûr que là, les résolutions les moins énergiques triompheront. C'est qu'un conseil de guerre, c'est déjà l'invasion du parlementarisme dans l'armée. Et le parlementarisme, c'est l'écrasement fatal de l'élite par le nombre, des caractères par les moyennes, des âmes vigoureuses par les autres. Donc, on délibérait au château de Grimont. Le maréchal Bazaine avait donné îa parole au général Soleille, commandant de l'artillerie de l'armée, et au général du génie Coffinières de Nordeck, gouverneur de Ja place de Metz. Le général Soleille avait dît que les munitions de guerre devaient être économisées et complétées. Le général Coffinières avait dit que la mise en état des défenses de la place exigeait encore le séjour de l'armée. Devant ces raisons techniques, les commandants de corps s'étaient inclinés et avaient été d'avis qu'il fallait différer la lutte. Alors seulement survint le général Bourbaki, lequel déclara qu'en aucun cas on ne devait se coller à Metz et qu'il fallait tâcher de faire un trou du côté de Château-Salins,

Mais ce que le maréchal Bazaine ne dit pas, ce qu'il devait dire, ce qui aurait changé de fond en comble les sentiments des chefs de corps, ce qu'il dissimula criminellement, c'est ceci : il avait dans sa poche un télégramme lui annonçant que l'armée du maréchal de Mac Mahon avait quitté le camp de Châlons, pour se diriger vers Metz. Et pourquoi tint-il secrète cette dépêche qui eût modifié les sentiments de ses subordonnés? D'abord, parce qu'il voulait rester à Metz pour les raisons que j'ai dites; ensuite, parce qu'il n'avait pas grande confiance en l'armée de Mac Mahon, composée en grande partie de réservistes, et enfin, parce que

aoa MES SOUVENIRS.

même le triomphe lui eût semblé sans saveur, s'il avait fallu le partager avec un collègue qu'il détestait. Vieilles rancunes faites de rivalités professionnelles et de griefs personnels, A Tlemcen, jadis, le général de brigade de Mac Mahon, qui commandait la subdivision, avait sous ses ordres, comme chef du bureau arabe, le lieutenantcolonel Bazaine; et un jour, le lieutenant-colonel demanda au général d'apostiller une lettre qu'il écrivait au ministre de la Guerre, pour réclamer l'autorisation de se marier avec celle qui fut sa première femme. Le général refusa. Une scène d'une violence inouïe s'ensuivit. EUe laissa dans le cœur de Bazaine une animosité qui tut peut-être pour quelque chose dans son inaction scélérate.

Pendant qu'on délibérait au château de Grimont, et pendant que l'armée française attendait, l'arme au pied, le ciel s'était comme barbouillé d'encre, et bientôt l'artillerie du bon Dieu vint suppléer celle des hommes qui se taisait; un orage épouvantable fondit sur nous, et quand l'ordre fut porté à tout le monde de rentrer dans les bivouacs, nous étions trempés jusqu'aux os. Pour s'en aller, il n'y avait qu'une route, et cette route aboutissait à un seul pont de bateaux. On se fera une idée de ce que fut cette retraite sous le déluge, lorsqu'on saura que mes cavaliers n'étaient qu'à six kilomètres de leurs tentes, qu'ils s'ébranlèrent pour les regagner à quatre heures de l'après-midi et qu'ils n'y arrivèrent qu'à trois heures du matin. Comment veuton que le moral d'une armée résiste à de pareils à-coups, surtout lorsqu'elle apprend, comme elle l'apprit, qu'on la fait sortir uniquement pour recevoir la pluie?

Le lendemain, j'entendais deux cavaliers causer entre eux, et l'un disait à l'autre :

— Bazaine! Il n'a jamais songé à s'en allerl Les bagages de l'état-major n'étaient pas même emballés. Il avait commandé son dîner pour le soir. Je le sais bieo. J'ai un « pays n qui soigne ses chevaux,

NOISSEVILLE. 303

Et c'était vrai.

Cependant, le généralissime faisait répandre dans le camp que ce n'était que partie remise, et qu'on recommencerait bientôt à forcer le blocus, d'après un plan perfectionné. Cette seconde sortie fut bien plus meurtrière que la première, mais aussi inutile. Elle dura deux jours, le 31 août et le i" septembre. Elle s'appela la bataille de Noîsseville. Nous reçûmes, le 30 août au soir, les mêmes instructions que pour la sortie précédente , avec cette différence que le 6' corps devait rompre un peu plus tard. Je passai le même pont de bateaux, je revins prendre position dans le même village, pendant que, lentement, très lentement, les différents corps se rendaient aux postes qui leur étaient assignés.

Le plan perfectionné du maréchal Bazaine bouleversait, je l'avoue, toutes mes idées sur l'art de la guerre. Jenepouvai.s pas comprendre pourquoi, au lieu de profiter de la nuit pour se dérober à l'ennemi, on s'en allait tranquillement livrer une bataille, après déjeuner, et manœuvrer sous lesloi^ettesdes généraux allemands. On tenait encore un conseil de guerre. Vers trois lieures, le maréchal Canrobert, qui en sortait, arriva au galop à son corps d'armée, envoya chercher ses sis divisionnaires, et, la figure rayonnante, nous adressa ces paroles dont le texte est dans ma mémoire :

— Messieurs, l'Empereur arrive à notre aide à la tète de ses armées. Nous allons attaquer l'ennemi pour rejoindre les troupes de Sa Majesté qui nous tendent la m^n.

Et nous dressions, tous, l'oreille, pour percevoir le bruit du canon de l'armée de secours. A ce moment-là. Napoléon III était déjà à Sedan !

A quatre heures seulement, le signal de commencer le feu fut donné par deux coups de canon tirés du fort Saint-Julien. Et immédiatement, une violente canon-

nade éclata sur tout notre front, mais particulièrement nourrie à notre droite, vers Servigny-les-Sainte-Barbe où se trouvait le maréchal Le Bœuf qui commandait, ce jour-là, deux corps d'armée, le 3* et le 2*. La nuit était complètement tombée que le combat continuait, toujours aussi vif, à notre droite. Je m'imaginai alors que le maréchal Bazaine, confiant dans la solidité de ses troupes, oserait les lancer de nuit sur les ouvrages d'investissement. Mais peu à peu le feu se ralentit, puis cessa tout à fait. Et nous reçûmes l'ordre de coucher sur place. Je soupai, ce soir-là, avec une tablette de chocolat et je dormis dans mon manteau sur deux chaises du château de Grimont. Cette nuit du 31 août au I*' septembre fut très froide, et à l'aube, il régnait un brouillard laiteux, à ne pas voir les oreilles de son cheval. Nous étions néanmoins en selle à cinq heures, et dès que le brouillard se dissipa, la canonnade reprit. J'appris seulement alors les événements de la veille. Le maréchal Le Bœuf avait réussi à chasser les Allemands de la position de Servigny, où s'était installée la division du général Aymard. Malheureusement cette division s'était laissé surprendre, vers minuit, par un retour offensif de l'ennemi et avait perdu Servigny qu'il était essentiel de reprendre, si l'on voulait forcer le blocus. Ce fut cette opération que le maréchal Le Bœuf tenta, le i" septembre, et qu'on est convenu d'appeler la bataille de Noisseville. Les Allemands avaient employé le reste de la nuit à se fortifier. Les nôtres, foudroyés par le feu d'une artillerie supérieure, échouèrent, bien qu'ils se fussent montrés dignes de leur chef, qui prodigua sa vie, au point de créer une légende d'après laquelle il voulait se faire tuer, ce jour-là. Il ne se fit pas tuer, mais il fit tuer beaucoup d'officiers de son état-major, et entre autres mon pauvre ami le général Manèque, qui mourut quelques jours plus tard de la blessure que lui fit un éclat d'obus.

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