LES GUIDES
militaires sans rivales, mais, comme moi, d'ailleurs, il s'était roussi à trop de feux de bivouac pour faire très bonne figure au milieu d'une société aussi élégante et aussi recherchée, et dans l'enthousiasme qui accueillit de Montaigu parmi les Guides, on aurait peut-être pu trouver un peu du contentement que causait ie départ de son prédécesseur. Et pourtant ce modèle de l'officier des Guides faillit, pour ses débuts, se brouiller avec son riment.
Les Guides étaient alors à Compiègne. Ils avaient organisé dans une salle de leur quartier, très bien décorée, des concerts hebdomadaires oij se faisait entendre leur musique et pour lesquels des invitations étaient lancées en ville. Or, on remarqua que le nouveau colonel faisait retenir au premier rang une place pour une personne de la ville, et que, pendant le concert, il entourait cette personne d'un empressement tout spécial. 11 n'en fallut pas davantage pour exciter la susceptibilité de quelques officiers qui prétendaient, avec assez de raison, d'ailleurs, confisquer pour leurs femmes et pour eux les meilleures places. De Montaigu était la bonté même, mais il n'entendait pas raillerie sur les prérogatives d'un chef de corps ; il se fâcha, et les choses faillirent se gâter. Heureusement le régiment quitta Compiègne. Les trois ou quatreofficierssusceptiblesquittèrent le régiment, par suite des hasards de la carrière, et, quand j'arrivai à mon quartier général de Fontainebleau, je perçus seulement parmi MM. les Guides ce petit frémissement qui suit les orages après les avoir précédés.
Le lieutenant-colonel des Guides était le prince Joachim Murât, petit-fils du roi de Naples, petit-neveu de Napoléon 1", cousin de l'empereur Napoléon III, grand nom, grande personnalité. Le Prince, très bel homme, grand, mince, d'une élégance suprême, montant remarquablement à cheval, était bien là dans son
cadre. Depuis sa nomination de sous-lieutenant il servait aux Guides, sans autre interruption qu'un passage fort court dans la maison impériale, comme officier dWdonnance de l'Empereur, qui, ainsi que l'Impératrice, lui témoignait une grande affection. Il n'avait personnellement aucune fortune, mais il avait épousé la fille du prince de Wagram, qui lui avait apporté une très grosse dot, et il touchait, en outre, une pension de soixante-quinze mille francs par an sur la liste civile. Il pouvait donc mener un grand train de maison dont il profitait plus fréquemment à Paris qu'à Fontainebleau, car, ainsi que tous les officiers, d'ailleurs, il trompait par de multiples absences les ennuis de la vie de garnison.
11 avait débuté en s 'engageant, comme simple cavalier, dans mon ancien régiment, le 3* de chasseurs d'Afrique, commandé alors par le prince de la Moskowa. Ce prince de la Moskowa, passionné par un goût absorbant pour la musique, avait reçu le jeune volontaire avec tous les égards que l'on doit au membre d'une famille régnante. Il en avait fait son commensal, et non seulement il lui avait épargné tous les désagréments du début de la carrière, mais il s'était ingénié à le faire arriver le plus vite possible au g^rade d*officier. 11 avait même oublié, dans son empressement, que les r^lements militaires fixent un minimum de temps à passer dans chaque grade, quand on gravit les échelons de la hiérarchie. 11 fallut que le général de Mac Mahon, alors commandant de la province de G)nstantine, intervint pour annuler la nomination du prince Murât au grade de maréchal des Ic^is et le replacer au grade de brigadier. Le Prince y gagna la médaille militaire, qu'il conquit comme porte- fanion de son colonel, dans une campagne en Kabylie.
Le prince Murât était, d'ailleurs, destiné à remplacer très vite le colonel de Montaigu à la tête du r^-