‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 80 sur 285 · LES PRISONNIERS DE SEDAN · texte numérisé non relu

LES PRISONNIERS DE SEDAN

Uchés, en nous disant d'aller droit devant nous. Alors je suis allé tout droit. J'ai trouvé des camarades du 2'. Et me voilà.

On a dit que ces prisonniers arrivés à Metz avaient été échangés; mais j'ai toujours cru que les Allemands les avaient lâchés pour faire parvenir dans notre camp la démoralisante nouvelle. Le soir du même jour, l'armée allemande dirigea sur nos camps et sur la ville une canonnade très violente qui nous fit tous courir aux armes, Hans la crainte qu'ils voulussent brusquer le dénouement, et qui cessa subitement, au bout d'une heure et demie, sans nous avoir causé de pertes notables. L'explication plausible de cette démonstration est celle-ci r les colonnes de prisonniers de Sedan passaient à proximité de Metz, et on voulait faire croire à ces malheureux que nous étions bombardés à outrance, afin qu'ils propageassent ensuite, par leurs lettres en France, une nouvelle de nature à y jeter la terreur.

Le lendemain, le maréchal Bazaine convoquait en conseil de guerre, à son quartier général, non plus seulement les commandants de corps, mais aussi tous les généraux de division et tous les chefs de service. Par l'entremise du commandant Samuel, Lorrain d'origine, qui lui servit le premier d'intermédiaire avec l'armée allemande, il s'était procuré des journaux. Les Allemands les avaient laissés passer avec d'autant plus d'empressement que les nouvelles données par ces journaux étaient de nature à jeter dans l'armée des germes de discorde et de discussion, qui pouvaient afîaiblir sa force de résistance. Le Maréchal nous apprit de cette façon la bataille de Sedan, la mort probable du maréchal de Mac Mahon. la captivité de l'Empereur, les conditions inexorables de la capitulation, la chute de l'Empire dans la journée du 4 septembre et la proclamation du gouvernement de la Défense nationale, Il ajouta : « que nos devoirs envers la France

restaient les mêmes ; que nous devions continuer à la servir avec le même zèle et le même dévouement a, et, abordant la question des opérations militaires, il dit :

« Je comprendrais que les commandants de corps d'armée, quand ils en trouveront l'occasion, fissent sur leur front des opérations destinées à fatiguer l'ennemi et à lui infliger des pertes sensibles. Mais ils ne devront pas oublier que nous avons déjà près de 20,000 blessés dans les hâpitaux, et qu'il importe de n'en pas trop augmenter le nombre, b

Cette façon de recommander l'audace fit passer dans mon souvenir, malgré le caractère tragique et navrant de la scène, l'anecdote bien connue du colonel de gendarmerie qui, amené par le hasard dans un combat, commande en ces termes à ses hommes de charger :

H Messieurs les gendarmes, vous allez charger; mais vous n'oublierez pas, j'espère, que vos chevaux vous appartiennent. »

Je sortis de celte réunion les dents serrées et le cœur meurtri, et, pendant que je regagnais mon quartier général, un flot de pensées traversa mon esprit, dont la conclusion pratique fut celle-ci : « La France se déchire en ce moment-ci, sous les yeux de l'ennemi triomphant; il ne faut pas que l'armée imite la France. Tu es ioldat, tu es général; tu vas fermer les yeux et les oreilles et ne les ouvrir que pour (aire ton devoir militaire. » Et jusqu'à la fin du siège, je me suis tenu cette promesse faite à moi-même. Je suis resté dans ma chaudronnerie, comme un sanglier blessé dans sa bauge, ne prenant part à aucun conciliabule, fuyant toute conversation, recevant les ordres de mon chef direct, les faisant exécuter par mes subordonnés, sans commentaires, sans réflexions.

Le maréchal Bazaine ne s'était préoccupé ni de la question des approvisionnements ni de toutes les mesures que commande la simple prudence pour la subsis-

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