‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 81 sur 285 · LE MARTYRE DES CHEVAUX · texte numérisé non relu

LE MARTYRE DES CHEVAUX

tance d'une armée aussi nombreuse. Non seulement i] n'avait pas fmt sortir de la place les bouches inutiles, mais il y avait laissé entrer les habitants des environs, fuyant devant l'ennemi. Les premières denrées qui manquèrent furent le fourrage pour la cavalerie. On essaya d'y suppléer par des feuilles d'arbres, et surtout par de petites opérations destinées à faire rentrer les approvisionnements contenus dans les fermes de la banlieue, ce qui donna lieu aux combats de Lauvalier, de Vany pour le 3' corps, de Peltre pour la brigade Lapasset, des Mares et de Ladonchamps pour le 6' corps. Dans ce dernier combat, j'eus un capitaine adjudant-major de mon 2" de chasseurs d'Afrique tué par un coup de fusil allemand, tiré à plus d'un kilomètre. Pour enlever tout prétexte à ces petites expéditions qui fatiguaient son armée, le prince Frédéric-Charles fit simplement brûler tous les villages de la banlieue, et nous eûmes la douleur d'assister à ces incendies sans pouvoir intervenir.

Le surlendemain du conseil de guerre dont je viens de parler, nous avions rendu les honneurs funèbres à mon brave Manèque, et, détail curieux, le chapelain qui présidait les cérémonies funèbres entonna, comme si de rien n'était, le Domine salvum fac imperaiorem ttostrum Napoleonem.

Je reviens à mes pauvres chevaux. Ils étaient là attachés à leur corde, pansés religieusement chaque matin, car je maintins le service jusqu'au bout, mais agités, tiraillés par des douleurs d'estomac, cherchant à ronger tout ce qui leur tombait sous la dent, la corde, le bois, les cuirs. Ils se mangeaient la queue et la crinière les uns des autres, hennissant de colère et de détresse, et regardant leurs cavaliers avec un œil de jour en jour plus vitreux, qui semblait dire ; 0 Qu'est-ce que j'ai donc fait pour que tu ne me donnes pas à manger? > Il fallut se mettre à les abattre. Entre mon

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quartier général et le bivouac, on établit une grande boucherie chevaline où, chaque matin, des bouchers choisis dans les régiments abattaient les plus compromis. Avec un marteau de forgeron pris dans l'usine, on leur défonçait l'os frontal;ils tombaient. On les saignait et on les débitait. Puis, on faisait avec eux le pot au feu national. Malheureusement, très vite, le sel manqua, et ce fui là peut-être la plus pénible privation ; car on se figure difficilement à quelle débihté rapide, corporelle et même cérébrale, arrive l'homme privé de celte substance qui passe pour ainsi dire inaperçue dans la vie courante.

Je vivais auprès de ce charnier dont les exhalaisons méphitiques me rendirent presque aussi malade que l'avait fait le paludisme mexicain. J'avais, dès les premiers jours, et alors que tout était encore en abondance, acheté de mes deniers une grosse provision d'avoine, de sorte que mes chevaux et ceux de mon état-major ne souffrirent pas. Mais les soldats comprenaient que tout était fini, en voyant tomber les unes après les autres les nobles bêtes qui les portaient, et, perte plus sensible encore! celles qui auraient pu traîner notre artillerie désormais inutile. J'avais maintenant formé, parmi ces cavaliers démontés , quelques compagnies d'infanterie, et, armés de leur chassepot de cavalerie, ils allaient, avec les fantassins, faire le coup de feu.

On s'ingéniait [jourtant pour se mettre en rapport avec le monde extérieur. On s'était avisé de faire partir de petits ballons, emportant des lettres écrites sur du papier pelure d'oignon. Il partait un de ces ballons tous les jours, et par chacun d'eux j'envoyais une lettre à ma femme. Aucune ne lui parvint, et elle resta pendant plus de deux mois sans avoir de mes nouvelles. Beaucoup de ces ballons tombaient entre les mains de l'ennemi. L'un d'eux portait une lettre du général Coffiaières de Nordeck, envoyant son adhésion au gou—

LA MISSION DE BOURBAKl- a:i

vernement de la Défense nationale, et se plaignant en termes amers du maréchal Bazaine. La lettre fut interceptée par le prince Frédéric-Charles qui s'empressa de la faire parvenir au maréchal Bazaine, lequel, dans son incorrigible îndifîérence, n'en tint aucun compte- Un jour de la seconde quinzaine de septembre, mon cousin germain, fils du général de Chalandar, qui servait aux Guides comme adjudant-major, vint me trouver et me dit : « Tu ne sais pas ! Le général Bourbaki est parti hier soir.

— Allons donc! Qu'est-ce que tu me racontes là?

— C'est certain, et la preuve, c'est que le général Desvaux commande, depuis ce matin, la Garde par intérim. Le général Bourbaki est parti. Et il est parti, d^uisé en médecin de la Convention de Genève, avec un brassard, et Dieu me pardonne, avec des lunettes, je crois.

Personne ne pouvait mieux me renseigner que le général Changarnier, qui était au courant de tout, qui assistait à tous les conseils de guerre et qui s'était établi en volontaire à l'état-major du maréchal Le Bœuf, allant, comme un jeune homme de vingt ans, partout où l'on tirait un coup de fusil, et positivement adoré de toute l'armée. Il me confirma le départ du général Bourbaki et m'apprit la prétendue mission du ir Régnier. Il croyait à la réalité de cette mission, et il avait pris cet agent de M. de Bismarck pour un en%'oyé de l'Impératrice, venant chercher un représentant de l'armée de Metz afin de traiter de la paix. Le maréchal Bazaine avait demandé au maréchal Canro-

bert s'il voulait se rendre auprès de l'Impératrice. Ce dernier avait déclaré que sa place était à l'armée, et pas

ailleurs. Alors, le générai Changarnier lui-même avait

insisté, pour que le général Bourbaki acceptât de partir,

et il l'y avait décidé- Je ne crois pas que le maréchal Bazaine ait voulu se

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débarrasser d'un lieutenant dont il craignait les coups de tète. La situation d'aide de camp de l'Empereur du général et ses relations avec la famille impériale suffisent à expliquer pourquoi on l'a choisi. Mais il n'en est pas moins vrai qu*en quittant Metz, le général Bourbaki privait l'armée du seul, général assez populaire pour se faire suivre par cette armée tout entière, dans une entreprise désespérée.

Le général Changarnier pensait que T Impératrice avait encore qualité pour traiter de la paix. Il admettait bien que le traité qui nous donnerait la paix serait désavantageux et compromettrait le gouvernement qui l'aurait signé. Mais il me dévoila par ces mots, que j'ai toujours retenus, son âme de patriote désespéré, et aussi ses calculs de monarchiste : a C'est une pilule amère. Il faut que l'Empire l'avale, dût-il en crever. »

La mission du général Bourbaki ne causa pas d'émotion à Metz, parce qu'elle fut généralement ignorée de la masse de T armée.

Cependant, quoique retiré dans son quartier général, comme un sultan d'Asie dans son harem, le maréchal Bazaine, qui voyait peu à peu s'ouvrir devant lui le goufïre qu'il avait creusé de ses propres mains, percevait le bruit de la fermentation de cette armée, couchée dans la boue de ses bivouacs, autour de lui, et de cette fermentation il fallait d'autant plus tenir compte qu'elle se manifestait, moins au milieu des soldats démoralisés et résignés à tout que dans le corps des officiers de tout grade qui, à tout prix, voulaient échapper au cercle infernal où ils se sentaient étouffés.

Habile à se plier aux circonstances, le maréchal Bazaine concéda en quelque sorte une dernière sortie , qui fut exécutée par le 6' corps tout entier, le 7 octobre, et qui s'appela le combat de Ladonchamps. En avant de nous, sur la rive gauche de la Moselle, il y avait encore deux grandes fermes qu'on appelait les « Grandes Tapes » et

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