‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 84 sur 285 · CAPITULATION · texte numérisé non relu

CAPITULATION

maréchal Bazaine donna des preuves de son inertie et de cette paresse morale et physique qui l'empêchaient de considérer comme les autres hommes les questions d'honneur, de devoir et de tradition militaires, Il ne se manifesta guère que par une proclamation dans laquelle il essayait de nous consoler, en nous rappelant les circonstances où d'autres généraux français avaient dô capituler, en citant Kléber, Masséna, Gouvion Saint- Cyr, mais en oubliant Dupont à Baylen. Pour le reste, chacun se dépêtra comme il pouvait.

Le 28 au matin, les hommes allèrent verser leurs armes dans les arsenaux et à l'île Chambière. Au moment où ils traversaient la ville, les choses faillirent se gâter. Les gardes nationaux, la foule voulurent leur prendre leurs fusils et leurs munitions, pendant que commençait à gronder au-dessus des têtes la célèbre cloche de la cathédrale, la « Mutte ■, mise en branle par des névropathes qui avaient forcé la |X>rte de son clocher. Peu s'en fallut qu'il y eûl un conflit entre la population et l'armée. Mais le maire arriva, il s'agîta, il prononça des discours que personne n'entendit, mais qui firent bon effet tout de même. Et la foule embrassa les soldats qu'elle avait traités de a capitulards ».

Ce même jour, dans l'après-midi, une division de l'armée allemande entrait et prenait possession de la ville, de l'arsenal et des forts. C'était fini. 173,000 hommes, dont 3 maréchaux de France, 6,000 officiers, 53 drapeaux, 1,407 pièces de canon, 200,000 fusils et un immense matériel de guerre étaient dans les mains des Allemands.

Enfin, le 2g au matin, sur ces glacis de Metz oii ils languissaient, depuis deux mois dans la boue, et où ils avaient mangé leurs chevaux , les cavaliers de mes quatre régiments et les artilleurs de mes deux batteries étaient rangés, pâles, maigres, déguenillés, mais toujours dociles. Je sortis de mon quartier général, à che-

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val et entouré de mon état-major. Et là, devant la troupe, je réunis les chefs de corps, pour leur faire entendre mes adieux qu'ils devaient répéter aux hommes placés hors de la portée de ma voix. En quelques phrases hachées par Témotion, et dont une bonne moitié resta au fond de ma gorge, je leur dis la douleur que me causait notre séparation, les bons souvenirs que me laisseraient leur dévouement et leur discipline. Je leur dis aussi qu'ils n'avaient rien à se reprocher, qu'ils avaient fait tout leur devoir, et que, dans les jours d'épreuve qu'ils allaient traverser, jours qui prendraient fin bientôt et qui tiendraient peu de place dans leur vie, puisqu'ils étaient encore presque tous jeunes, ils seraient soutenus par le sentiment de la tâche accomplie et par l'espoir de voir bientôt la patrie, la famille ; qu'ils retrouveraient la France vivante, qu'ils reverraient leurs foyers et qu'ils rentreraient chez eux la tète haute, en braves gens, en bons Français.

Les Allemands avaient épargné aux généraux l'humiliation du défilé. La division, conduite par ses officiers, se rangea par escadrons, et je la vis partir, s'en aller lentement, lourdement, se perdre dans les interminables colonnes de larmée française défilant devant les régiments allemands, rangés en grande tenue, et l'arme au pied.

Puis, je rentrai dans mon usine, résolu à m'y calfeutrer et à n'en plus sortir jusqu'au moment de mon départ pour Texil. Déjà, sous un ciel qui semblait vouloir mêler ses tristesses aux nôtres, on entendait gronder, sur le pavé des routes, les roues des caissons et des charrois de Tarmée allemande qui entrait dans Metz, en tenue de parade, enseignes déployées, au son des fanfares, des musiques, des fifres et des tambours.

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