‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 85 sur 285 · EN CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

EN CAPTIVITÉ

Les soldats allemands. — Ce que disent les drapeaux. — A Bonn. — Retour en arrière. — Le 4 septembre. — Qu'est-ce que l'honneur P — Le général Trochu. — Les deux nations. — Les deux armées. — Les généraux français et allemands. — Le passage du nouvel Empereur. — Libre I

Pendant qu'avec l'armée allemande, rentraient dans Metz les convois rapportant les objets nécessaires à la vie; pendant que nos soldats, parqués, après le défilé, sous la surveillance de l'ennemi, et restaurés tant bien que mal par l'intendance allemande, attendaient l'organisation des colonnes et des trains pour quitter la terre de France ; pendant que quelques officiers et quelques hommes réussissaient à trompier la surveillance du vainqueur et à échapper à la préparation méthodique de leur exil, j'étais rentré dans mon quartier général, résolu à n'en plus bouger jusqu'à ce qu'on m'eût appris ce qu'on devait faire de moi.

Les officiers de mon état-major me demandèrent de ne pas me quitter.

— Nous sommes allés ensemble au feu; nous irons ensemble en captivité, si vous le voulez bien, mon général, me dirent-ils.

Très touché de cette marque d'affection, je leur répondis que nous resterions groupés tant qu'il plairait

à Dieu. Nous devions vivre encore quatre jours, confinés dans notre chaudronnerie, car on nous avait prévenus que le 3, à sept heures du matin, un train serait mis à la disposition des généraux et de leurs officiers. Le soir de cette journée pénible, traversée par le déchirement des adieux, j'eus une émotion désagréable. Nous nous étions tous retirés de bonne heure après dîner, les officiers dans leurs chambres du premier étage, et moi dans la mienne, située au rez-de-chaussée. Il pleuvait à torrents. Deux cavaliers entrèrent dans la cour, et je sortis de chez moi pour leur demander ce qu'ils voulaient. C'étaient deux officiers allemands. Ils ne parlaient pas français, et je ne parle pas allemand. Ils comprirent pourtant qu'ils étaient chez un officier général, et ils s'éloignèrent sans insister.

Rentré chez moi, je me mis à lire, pour me distraire et oublier, un volume des Mémoires de Mme de Motte" ville. Tout à coup, la porte s'ouvrit derrière moi; c'était un fantassin allemand qui entrait, casque en tète et fusil à la main. Le pauvre diable, trempé comme une soupe, n'avait certainement pas de mauvaises intentions, car il disparut presque aussitôt et s'en alla tout courbé, devant mon geste énergique. Je me couchai dans mon lit de campagne, et je venais de m 'endormir, lorsque je fus réveillé par une grande lueur qui embrasait mes fenêtres. Trente uhlans avaient pénétré dans la cour de l'usine, et trois d'entre eux, munis de torches, cherchaient une issue pour pénétrer dans les bâtiments et s'y mettre à l'abri. J'appelai mon ordonnance qui dormait dans une chambre au-dessus de l'écurie, et, comme il m'assura que tout était bien fermé, je laissai messieurs les uhlans s'arranger comme ils voudraient. Ils étaient, d'ailleurs, bien tranquilles, accroupis contre le mur, pour se garer tant bien que mal de la pluie, tenant leurs chevaux par la bride, et sifflotant doucement, pour que les bêtes, sur lesquelles ils avaient

LES SOLDATS ALLEMANDS. zaï

étendu leurs manteaux, restassent paisibles. Je me recouchai, me rendormis et ne les entendis même pas partir.

A mon réveil, je pensai qu'après tout, si ces visiteurs incommodes av^ent voulu (orcer notre hospitalité, nous n'aurions pas pu la leur refuser, et j'admirai le sentiment profond de discipline qui existait chez ces gens-là, qui les portait à se conduire avec cette sagesse, dans des circonstances exceptionnelles, en l'absence de leurs chefs, en dehors de tout moyen de contrainte. Je me demandai si, à leur place, nous en aurions fait autant.

Il est certain que, pendant toute cette guerre de 1870, le contact de l'armée allemande sur la population française a été dur. Il est certain que les Allemands ont tenu vis-à-vis de nous une conduite qui a justifié et dépassé les mesures rigoureuses, prises jadis contre leurs pères par Napoléon 1". Il est certain qu'ils ont laissé parmi nous des souvenirs plus pénibles que les souvenirs laissés en Allemagne par la Grande Armée, dont le départ causa presque autant de regrets que de plaisir. Mais, tous leurs actes ont été voulus, prémédités et commandés. Leurs soldats qui. au lendemain des succès, faisaient l'exercice sur nos esplanades, comme dans leurs garnisons, ne se sont jamais soustraits à l'autorité de leurs chefs, et s'ils ont commis des actes de vandalisme, c'est que ces actes leur étaient ordonnés. C'est donc sur les chefs, et non sur les soldats, que pèse la responsabilité de toutes les rigueurs ; c'est sur eux, uniquement sur eux, que doit retomber l'amertume de nos plaintes.

Le 3 novembre, avant sept heures du matin, à la garedeMetz,étaient réunis tous les généraux de l'armée <3u Rhin, leurs aides de camp, leurs officiers d'état- Tinajor avec leurs domestiques, leurs ordonnances, leurs l>agages et leurs chevaux, et enfin, tous les fonction-

naires de l'arniée assimilés aux généraux, avec le personnel et le matériel qui dépendaient d'eux, personnellement. Le train qui les attendait, et qu'on appela le train des généraux, était immense, conduit par deux locomotives. Il comprenait plus de cinquante voitures et fourgons. 11 fallut deux heures pour caser et arrimer bêtes et gens, matériel et persouDel, Enfin, vers neuf heures, le train partit. Au bout de quelques minutes, il stoppait en pleine campagne, et toutes les têtes de passer par les portières, parce que nous voulions nous rendre compte du motif de ce brusque arrêt. Nous étions en face du château de Frescaty, où le prince Frédéric-Charles avait établi son quartier général. Le spectacle que je vis là restera gravé dans mon cerveau jusqu'à mon dernier soupir. En face du train, la façade du château, dont la voie ferrée est séparée par un large et long boulingrin. Et sur cette pelouse, plantés sur deux files, comme des îf s, nos cinquante-trois drapeaux, formant une sorte d'avenue triomphale que nous embrassions d'un seul coup d'œil. Comme science démise en scène, et aussi comme raffinement de cruauté, il était difficile de trouver mieux que ce supplice, et cette humiliation que le maréchal Bazaine aurait pu si facilement nous épargner, en faisant brûler ces drapeaux, avant même d'avoir pris l'eng^ement de les livrer.

Us étaientlà, sous nos yeux, montant pour ainsi dire la garde à la porte du vainqueur, dans la splendeur de leurs trois couleurs, et sous le rayonnement de leurs aigles d'or, ces témoins des gloires passées et de la déchéance actuelle, ces emblèmes de l'honneur, ces êtres presque vivants, que le soldat français entoure d'une sorte de tendresse filiale, et pour lesquels tant de braves gens ont sacrifié leur vie! Ils étaient là. portant dans leurs plis toutes les palpitations des cœurs qui avaient battu pour eux, tous les frissons d'enthousiasme qu'ils avaient excités, et aussi toutes

Page 1